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Samedi 14 mai 2005

L’amour suffit-il pour fonder une famille ?

 

Xavier Lacroix, conférence à Rodez, le 9 mai 2005

Notes prises par RB à la conférence de Xavier Lacroix, le 9 mai 2005, à Rodez (12). Elles n'engagent pas le conférencier. Voir aussi "L'avenir, c'est l'autre", un de ses livres.

Mariage Une conférence sur les fondements de la famille ! Nous avons tous déjà une réponse à la question. « Oui, il suffit d’aimer » comme le disait un livre chrétien. D’autres s’interrogent sur le point d’interrogation, ou sur le mot « suffire ». Jamais autant que de nos jours n’a-t-on fondé la famille sur l’amour, alors qu’en trente ans, le nombre de personnes isolées a été multiplié par 2,5, et qu’il n’y a jamais eu autant de séparations et de désaffection du mariage. Jusqu’au XVIIIème siècle, le mariage précédait souvent l’amour (« puisque nous sommes mariés, aimons-nous. ») Jusqu’au XXème siècle, cela a été « puisque nous nous aimons, marions-nous ». Aujourd’hui, c’est plutôt « puisque nous nous aimons, pourquoi se marier ? » Cette conception du mariage tout-amour, avec une barre placée très haut pour la relation, est contemporain d’une vision contractuelle du mariage, comme échange rationnel de services, de gratifications… Avec une recherche de l’autonomie. Dans les deux cas, il s’agit d’une vision conditionnelle du mariage : ce qu’une volonté a fait, une volonté peut le défaire. Un mixage est possible entre les deux conceptions. Une recherche de l’amour – héritage chrétien – cohabite avec une recherche du bonheur, de l’épanouissement personnel. Le philosophe Aupetit estime que nous avons une vision de l’amour trop haute –trop exigeante – pour la petitesse de nos esprits.

Le mariage doit en fait avoir d’autres sources que l’affectif, que les sentiments.

1- Valeurs et limites du sentiment

L’amour-sentiment n’a pas son pareil pour rapprocher deux êtres, pour les rendre perméables l’un à l’autre, à l’inverse de l’égoïsme qui enferme sur soi. Avec l’amour-sentiment, l’autre m’apparaît enfin, devient objet de vénération voire d’adoration, plus important même que mon ego, prenant la place de l’idéal du moi. La relation tend vers une relation de chair à chair, de connivence où l’on fait un avec la substance de l’autre. Ce transport suscite des attentes qui sont un bon ressort pour l’histoire du couple : appel exigeant au don de soi, à l’amélioration de soi. Alain estimait que « c’est le couple qui sauvera l’esprit. » Mais, victime de son succès, l’amour engendre des attentes excessives : tout est attendu du couple. Bonheur, égalité, repos, reconnaissance, communication… Pour réaliser un tel idéal, encore faut-il prendre des moyens, parfois coûteux, exigeants : consacrer du temps à l’autre, communiquer, demander pardon, accueillir la belle-famille, les différences d’éducation… des renoncements qui n’auront pas lieu si le seul ressort du lien est le sentiment, l’affection spontanée, le désir, en lui-même insuffisant à remédier aux pannes du désir. Car il y aura des pannes du désir. Contrairement à un discours psychologisant, le désir est déterminé, résultat de processus qui ont conduit à se rapprocher et qui peuvent conduire à se séparer. On peut même reprocher à l’autre ce qui au départ m’avait séduit. Le changement lié à l’âge, les changements d’attente qui en résultent impliquent un jeu d’équilibrisme insensé, s’il fallait s’adapter en permanence aux attentes de l’autre. Même si le désir dure, il ne peut être le seul ressort du couple. Il devra au moins se transformer. Jean-Claude Sagne distingue dans la vie du couple 4 moments : (1) la constitution (2) la réalisation : le temps de l’accueil, de la constitution du foyer, de la confrontation des différences, (3) la maturité : de l’adolescence des enfants, de la crise de la quarantaine, (4) la résolution : l’accomplissement, la démaîtrise, la gratuité. Passer de l’un à l’autre implique crise, décalage, réajustement permanent. Ce qui permet de tenir, de supporter les changements de régime ?

2- à la recherche de nouvelles ressources

L’essentiel n’est pas tout. S’il est irremplaçable, il n’est pas suffisant. 3 directions de recherche :

a- à l’extérieur de l’amour :

La notion de lien est plus large que celle d’amour, qui n’est pas seul à cimenter le couple. 7 autres noms du lien :

Œuvre : on se marie pour réaliser une œuvre commune, une communauté entre nous, une mise en commun des ressources, l’invention d’une manière propre de vivre ; cela requiert un art, un savoir-faire, des moyens (cf. « nous nous aimons, mais nous sommes incapables de vivre ensemble ») : c’est tout un art que de traverser les conflits, les crises, trouver la bonne distance, accorder leur place aux amis, intégrer la dimension spirituelle, éduquer les enfants…

Fécondité : le mariage est intrinsèquement tourné vers l’avenir, à la différence du concubinage, du Pacs… le couple conjugal n’est pas à lui-même sa propre fin. Parmi les fins essentielles du couple : les enfants, à travers lesquels leur chair devient vraiment une ; la fécondité est le don du don, l’incarnation du don, de l’amour. Le bien des enfants, est au moins une source d’obligation morale pour la solidité du lien conjugal.

Mémoire : les joies comme les peines ont tissé des liens invisibles, et ont fait s’interpénétrer les histoires. Se séparer de l’autre est se séparer d’une part de soi. Le divorce est une mort.

Justice : Levinas reproche aux chrétiens de trop parler d’amour et pas assez de justice. Cf. le partage des tâches, l’exploitation de l’autre à son profit… L’art de la conjugalité exige l’exercice de vertus sociales, politiques : équité, négociation, discussion… Justice et gratuité vont ensemble.

Gratitude : le couple se dissout lorsqu’on ne pense plus qu’en termes d’équivalence, en oubliant ce que l’on doit à l’autre, alors que c’est l’endettement mutuel positif qui constitue le lien. La conscience du don reçu renforce le lien : « Je lui dois tellement ».

Loyauté : la source la plus claire et explicite de la conscience d’être lié : une parole a été donnée, mise en gage. L’autre a été témoin de cette parole donnée. Être homme, c’est être capable d’une telle parole donnée. Nous sommes tous construits, structurés, sur la base d’une telle parole donnée, qui donne cohérence et unité à notre histoire. France Quéré : « si nous tenons parole, la parole nous tiendra. »

Promesse : ce pourrait être le premier terme. Au moment où domine la seule fidélité au jour le jour, la promesse comporte quelque chose d’irremplaçable. La relation commence par le sentiment, mais le sentiment ne saurait être fondateur, car causé et non cause. Seul un acte de parole peut fonder la relation dans le temps. Le débordement sur l’avenir découle de la promesse, faite à l’autre, mais aussi à moi-même, en unifiant mon temps passé, présent et avenir, en me rendant fiable, me donnant consistance, dignité (de foi, de confiance). Par le sens de la promesse, peut-on être amené à dépasser une conception conditionnelle du lien (qu’elle soit amoureuse ou contractuelle : « je reste avec toi à condition que… », auquel cas le lien n’est plus qu’un moyen au service de l’intérêt individuel) Avec la promesse, l’intérêt présent, les gratifications présentes sont relativisées, dans le cadre fixé par la promesse, permettant de trouver les moyens de dépasser les frustrations présentes. L’avenir est ouvert par le passé, non dans le seul présent. La fidélité introduite par la promesse est inconditionnelle, parce qu’elle implique non un engagement à toutes conditions (il faut bien un minimum de réciprocité), mais au-delà des conditions, qui ne sont pas la fin ou le but de l’union ; on ne se demande pas si l’on perd ou si l’on gagne, car le désir est de donner. C’est là un choix spirituel, avec un discernement sur les moyens de mettre cette promesse en œuvre.

b- à l’intérieur de l’amour :

Une énergie spirituelle est requise, pour pardonner, pour persévérer, pour donner, faire confiance, avouer sa faiblesse. C’est au-delà du psychologique. C’est de l’ordre du spirituel, de l’élan profond de la liberté et de l’amour. La volonté est au cœur de l’amour. Saint Thomas définit l’amour d’amitié par « vouloir du bien à l’autre ». Gabriel Madinier : « aimer, c’est vouloir l’autre comme sujet ». Alain : « aimer, c’est vouloir aimer. » L’amour n’est pas seulement issu des conditionnements du passé, mais d’un choix : « je t’aime afin de pouvoir commencer de t’aimer. » Cela sans volontarisme, car la volonté est habitée par l’énergie du désir, avec en plus la décision. Mais quid lorsque le désir est en panne ? Ici intervient une vertu, en filigrane dans la fidélité : la fidélité, du latin fides (fidélité, confiance, foi). Plus décisif que « je t’aime », il y a un « je crois en toi » plus profond encore ! la foi, c’est le contraire de la peur, que l’on entend de la part des jeunes : peur de la routine, de l’ennui, de l’échec, du divorce, de souffrir, de parler… Jean-Paul II a repris le « N’ayez pas peur » dans l’Evangile, où Jésus s’approche de nuit de la barque des disciples dans la tempête, invitant Pierre à marcher sur l’eau, et qui s’enfonce du fait qu’il prend peur. « La peur réalise ce qu’elle craint » (Victor Frankl). La foi, n’est pas seulement la croyance, mais l’acte de « se fier à », la fiance. Le pas de la foi, est un pas, consistant à avancer, à se jeter en avant, à trouver un point d’appui sans le voir, car il est invisible puisque à venir ! Il y a des moments cependant où cette lancée est en panne, semble impossible. C’est alors l’heure du doute, de la fatigue, mais plus encore celle de la décision, de la refondation de l’alliance. Croire en l’autre, en la présence en lui d’une source en lui toujours renouvelée, d’une richesse inexplorée. Croire en la valeur du lien, pas seulement comme moyen au service de l’épanouissement de chacun, mais ayant une valeur en lui-même. Croire en la fides, la foi dans la foi, dans la nuit. Comme la foi en Dieu, la foi doit passer par des nuits. La vie conjugale n’est pas un long fleuve tranquille. Mais il y a une source plus profonde de cette donation réciproque.

La grâce : l’amour comme grâce. Son nom est agapè, amour de don au sens actif : « donner », et passif : « donné ». Nous recevons la force par laquelle nous donnons. Cet amour est la basse continue du couple, de la relation. C’est fondé sur lui que l’on trouvera la force de continuer, de persévérer. Certains non confessants (Jankelevitch) ont le pressentiment, voire la certitude de l’existence de cette source, de cette gratuité originelle. Les croyants nomment avec d’autres la source de cette grâce, ce qui les renvoie au Tiers, et aux tiers.

c- au-delà du couple :

Il y a des ressources extérieures à l’amour. C’est le mariage comme ouverture au(x) tiers. Les propos actuels privilégient le duel, l’intimiste, la perception individualiste, psychologique du couple. C’est là la principale source de fragilité du couple, qui ne s’appuie que sur ses propres forces. Les tiers ont au contraire une place décisive, pour la promesse, l’institution. Que vaudrait une promesse sans témoin, qui ne se graverait dans aucune autre oreille qu’entre nous, sans l’objectivité d’un témoin, d’une mémoire vivante de la parole émise ? Le mariage est « un acte de parole solennel », devant témoin, avec référence aux tiers. Se marier, c’est ne pas compter sur ses propres forces, accepter de ne pas être les seuls sujets de notre union, aller au-delà de la seule subjectivité des époux. Le mariage unit deux sujets entre eux, mais aussi un couple à la société. « Veux-tu être mon époux ? » n’équivaut pas à « m’aimes-tu ? » Le lien sort de la seule intimité. Epoux est différent de copain, compagnon…

Le don de l’amour se réfère à une source que dans la foi chrétienne, nous désignons non seulement comme divine – terme trop général, mais comme surabondance du don qui circule entre les personnes divines, Père, Fils, Esprit. Le Père comme source du don ; le Fils comme la forme, le visage du don ; l’Esprit, comme le souffle, la respiration du don. Le oui de Dieu nous précède et vient habiter notre oui humain. Le oui à l’autre est en même temps oui à Dieu, et dans le oui à Dieu, Dieu se donne. Le sacrement du mariage : l’ouverture à un Tiers divin est indissociable à l’ouverture aux tiers humains, à l’Eglise, à une dimension communautaire, indissociable du mariage. Cette dimension élargit horizontalement l’amour conjugal, et cette ouverture ne fait qu’un avec l’ouverture verticale à Dieu. La communion avec d’autres enrichit la communion dans le couple. Le plus large est présent dans le plus intime.

Se marier, ce n’est pas seulement constituer un couple, mais fonder une famille. En ne soulignant que la dimension affective dans la famille, on oublie les dimensions objectives, sociales, politiques de la famille. Or aujourd’hui, 4 ouvrages sur 5 sur la famille sont de psychologie, n’insistant que sur la dimension inter-subjective dans la famille. Cette primauté du sentiment (« puisqu’ils s’aiment… ») fait que beaucoup pensent possible le mariage homosexuel, voire l’adoption des enfants. Alors que le mariage, le fait de donner la vie, ce n’est pas seulement aimer affectivement, mais être médiateur de la transmission de la vie, donner un cadre, une structure à la croissance de l’enfant, notamment dans la découverte de son identité sexuée, ce qui suppose de l’inscrire dans un généalogie double d’un père et d’une mère, avec des rôles symboliques et réels récapitulatifs ensemble de l’humain, par un jeu subtil d’identification et de différentiation. Transmission, interdits, autorité… Paternité et maternité ne relèvent pas que du psycho-affectif, mais réclament un ancrage charnel et symbolique. La famille est le lieu où la parole et la chair s’appellent mutuellement. Le lieu le plus charnel et le plus codifié par une parole d’appel.

Oui l’amour peut être reconnu comme valeur centrale de la famille, à condition d’être travaillé par d’autres valeurs et réalités, à l’intérieur de lui-même (recentré sur l’amour-agapè, l’accueil de la grâce) et à l’extérieur de lui-même (décentré sur d’autres fins que lui-même, parce que sa vie est d’être ordonné à l’autre…).

3- Questions :

La vieillesse de l’amour ?

Les divorces sont les plus forts au bout de 4 ans, puis après le départ des enfants, exigeant une refondation du couple. Une autre forme de fécondité est à trouver, dans l’accueil gratuit de la vie comme don, au-delà de l’action, de l’efficacité. Le rôle en tant que grands-parents est aussi à mentionner.

La fécondité ne concerne-t-elle pas aussi le couple lui-même ?

« Le premier fruit de l’amour, c’est l’amour »(Françoise Dolto), et par delà la possible stérilité charnelle d’un couple (1 sur 20, plus qu’autrefois), d’autres fécondités sont possibles, même s’il y a un caractère irremplaçable à la fécondité charnelle : il y a l’adoption, accueil inconditionnel de l’enfant… la fécondité sociale, dans le service d’autrui, la fécondité spirituelle…

Une vision renouvelée du sacrement du mariage ?

Il y a une éthique très forte de la conjugalité chez les protestants, mais le mariage n’est pas un sacrement pour eux. La sacramentalité – le don de Dieu médiatisé par un signe – est reconnue par des protestants. Pour moi, l’ouverture à Dieu et à la communauté est au cœur du sacrement.

L’enfant et le couple

Même si un enfant contribue à cimenter un couple, il ne saurait avoir cela pour vocation. Ce ciment est là comme un fruit, un cadeau, non comme un but, sinon l’enfant ne serait qu’un moyen : le couple est pour l’enfant, c’est lui qui donne à l’enfant ; et non pas l’enfant pour le couple, l’enfant-prothèse, l’enfant-besoin. L’enfant n’est pas objet de droit, mais sujet de droit. Le but de l’adoption est d’ « offrir une famille à un enfant », non pas d’offrir « un enfant à une famille ». Aujourd’hui on a une philosophie dominante d’inspiration anglo-saxonne : l’utilitarisme, qui nie toute gratuité, tout don ; où tout ce que nous faisons, nous le faisons par calcul d’intérêt. On y confond fruit et but.

Peut-on appliquer cette distinction fruit-but à la grâce du sacrement du mariage ?

Oui, car la grâce du sacrement n’est pas instrumentalisable. Le mariage est affaire de don, dans lequel on expérimente la présence et le don de Dieu. Il n’est pas recherche d’une assurance.

L’importance de l’accord entre conjoints ?

Oui, mais aussi, à la suite du moraliste protestant Olivier Abel, l’importance d’intégrer la dissension, les disputes dans le couple, parce que le couple ne repose pas que sur l’harmonie, l’accord entre les conjoints ; il y a aujourd’hui un excès d’exigence vis-à-vis du couple, une moralisation excessive du couple, une intransigeance qui demande trop au couple. Dès qu’il y a adultère, on divorce ; dès que l’on a une panne du désir, on divorce ; dès que l’on passe quelques mois sans rien avoir à se dire, on divorce. L’art conjugal, c’est aussi l’art de gérer les désaccords. « Le couple, c’est la défaite de l’idéal » (Engelmann) ou la déception surmontée. De fait, ce que je décris du couple est tout le contraire d’un idéal (inaccessible) : c’est un essentiel… le cœur du cœur, le meilleur de ce que nous vivons, la fides.

L’amour passion ?

Je préfère l’amour-patience. Le même mot latin passio signifie sentir, subir, souffrir. Dans la littérature occidentale, 9 textes sur10 concernent l’amour-passion que l’on subit et dont on souffre (Tristan et Iseult, Roméo et Juliette), un amour souvent vécu à l’extérieur du mariage, et qui ne correspond pas à l’expérience courante de l’amour. L’amour dans le mariage comporte lui aussi une dimension d’accueil, de réception d’un don, de ressenti, de passivité. Mais il a un côté actif, absent de l’amour passion, considéré comme fatal, et par rapport auquel on n’est pas libre.

Le « senti » ment ?

En fait, le senti nous dit aussi quelque chose de juste. Certes, il peut y avoir de l’illusion dans les sentiments (on s’aime soi-même en l’autre en aimant en l’autre la bonne image qu’il nous renvoie de nous-même ; on « aime aimer » (Saint Augustin)…). Et le sentiment est fragile, précaire, versatile : l’amour peut se renverser en haine. Mais le sentiment nous renseigne, il nous dit que l’on est sensible à l’autre, que l’autre a de l’importance, qu’il est beau. Le sentiment nous tourne vers l’autre. La joie, la tendresse sont des sentiments. Le sentiment est une notion composite : autrefois, on disait inclination. Je le définis comme une orientation de l’affectivité vers un autre, un mix de conscience, de sensation, de volonté. Il y a le senti (via les sens) et le ressenti (leur retentissement intérieur).

La finalité de la famille ?

La famille n’est pas seulement une réalité affective, mais aussi des conditions objectives de croissance, un lien où l’on trouve une place, dans une généalogie, une parentèle, une lignée. Elle a pour fin principale de transmettre la vie, des biens spirituels et culturels. Elle ne peut être une fin en soi. Jean Lacroix appliquait à la famille la distinction bergsonienne du clos et de l’ouvert. Ce serait une tentation mortelle pour une famille de se clore sur elle-même, dans un égoïsme familial, clanique, totalitaire de préservation du patrimoine familial, d’un bonheur clos. Une famille chrétienne ne peut se donner elle-même comme but, mais s’ouvre à plus large qu’elle, comme membre d’un corps plus large. Les relations familiales y gagnent : je ne suis bien père qu’en lien avec d’autres pères, une constellation paternelle.

Pourquoi est-ce si difficile à transmettre ces propos de bon sens ?

Les objets se transmettent facilement. Non les biens spirituels qui se transmettent indirectement : chacun doit aussi les découvrir lui-même. La famille est une réalité qui se vit avant de s’expliciter verbalement. Elle est à la fois plus fragile aujourd’hui, tout en restant LA valeur fondamentale de nos contemporains. La famille n’est pas à restaurer à l’ancienne, il s’agit de lui ménager un avenir. « Conservateurs de l’avenir » (card. Etchegaray), sachant que chaque génération apporte sa note, sa coloration propre.

 

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Vendredi 13 mai 2005

La nature humaine contestée par la notion de sujet

1. Du nominalisme à Descartes :

L'approche réaliste d'Aristote et de St Thomas d'Aquin devait être déformée dans le sens d'un rationalisme desséchant par la pensée scolastique du XIVème siècle, et induire la réaction contraire des "nominalistes". La querelle des "universaux" met en effet en question la notion de nature-essence immanente aux individus : il n'y pas de nature ; il n'y a que des individus. Nous percevons des individus comme étant à tort d'une même espèce à cause de fausses ressemblances qui masquent des différences tellement radicales que le nom adopté pour désigner leur nature n'a qu'une valeur nominale, sans correspondre à rien de réel. C'est également par paresse de la perception que l'on rend compte de la régularité des générations intra-spéciès, sans voir entre deux fruits qui se ressemblent issus d'arbres qui se ressemblent les différences entre individus. Il en est de même de la notion de nature humaine, que l'on ne peut même pas réduire à sa dimension biologique. L'humanité n'a pas de réalité. Il n'y a que des hommes, et le nom commun "hommes" n'est même là que par facilité de langage. Ce refus persévérant de l'évidence vient chez Occam, de ce que pour lui, les lois naturelles ne dépendent plus de la raison divine à laquelle aurait pu participer la raison humaine, mais dépendent uniquement de la pure volonté de Dieu, qui est libre, donc arbitraire [1]. Dès lors, la réalité n'est plus intelligible et les recherches sur la nature humaine fonctionnent en circuit fermé, éventuellement cohérent, mais disjoint de la réalité. La sécularisation de la théologie nominaliste et volontariste d'Occam passe alors par Grotius et conduit jusqu'à Kant, via Descartes chez qui on trouve un "héroïsme du vouloir" [2] où le doute est un effort pour "dégager la pensée de tout contenu" [3], pour détacher le sujet de son objet "au lieu d'y adhérer et de ne faire qu'un avec lui". L'autonomie du sujet - littéralement, le fait de se donner sa propre loi - passe par ce détachement. C'est tout le contraire de l'émerveillement aristotélicien devant la réalité, qui permet de la considérer à la fois comme régularité intelligible des natures et comme irréductibilité des substances à ce qu'on peut en connaître. Cet émerveillement qui est attachement et qui est amour permet de saisir la liaison intrinsèque qui existe entre nature et substances [4]. Chez Descartes au contraire, la certitude de la pensée pure n'est pas celle de l'essence de l'homme, et la liaison entre la conscience de soi permise par le Cogito et la nature de l'homme n'est réalisée que de manière extrinsèque par la médiation d'un Dieu bon garantissant l'adéquation de la pensée avec la réalité, par un "coup de force métaphysique", ou une chiquenaude divine initiale dont ses successeurs pourront se passer [5].

2. De Kant à l’existentialisme :

Désormais le pli est pris. Pour la pensée critique, la connaissance de la nature et de la nature humaine repose sur la législation de l'entendement humain et non plus sur l'observation de la réalité. Ainsi, il n'y a plus de nature au sens ontologique chez Kant puisque l'objet de la connaissance est construit par l'entendement humain. La mathématisation de la nature ne se prononce plus sur ce qu'est la nature. D'où une définition différente : "la nature est l'existence des choses en tant que déterminées par des lois universelles." [6] Elle s'oppose à la liberté pratique, propriété d'agir d'après les lois que la volonté se donne à elle-même, ce qui conduit à nier l'existence d'une nature humaine puisque le spécifique humain est dans cette liberté pratique que l'homme éprouve par les règles, les lois, le droit qu'il se donne en se détachant de la nature, où règne l'ordre du fait et le déterminisme. "Nous ne pouvons pas plus nous demander ce qui doit arriver dans la nature que demander quelle propriété un cercle doit avoir." [7] Au contraire, l'autonomie de la volonté humaine - qui chez Kant est la liberté - est absolue et remplace la volonté divine d'Occam dans une morale de l'impératif catégorique qui joue le rôle d'une sorte de loi naturelle : le sujet ne doit obéir qu'à lui-même en usant comme critère la possibilité d'ériger la "maxime" d'un acte, son motif, en maxime universelle. Cependant, la force apparente d'une telle formulation, n'est que celle d'une règle redondante, qui ne peut être que totalitaire ou aporistique (stérile) dans sa forme, analogue par exemple à celle sur la liberté - "la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres". Le XIXème siècle verra ainsi plusieurs tentatives infructueuses d'élaboration d'une axiomatique du droit sur la base d'une norme issue de cette raison pratique, et dont dépendrait la diversité des lois positives [8]. Le XVIIIème siècle s'était également passionné sur le rapport entre la raison et la liberté, entre les lois de la nature et le droit. Chez Kant, le droit est établi sans l'intermédiaire, voire contre les lois de la nature, suivant en cela la pente nominaliste d'Occam chez qui la liberté est liberté d'indifférence, de refus à l'égard des inclinations les plus naturelles comme la conservation de l'existence, l'aspiration au bonheur, l'adhésion à l'évidence. Dans cette lignée, Schelling et Hegel voient entre l'homme et la nature un rapport dialectique. La Nature est conçue comme incarnation de l'esprit : "il faut que la nature soit l'esprit visible, l'esprit la nature invisible" (Schelling). "L'homme est nécessairement en rapport avec la nature : toute évolution implique que l'esprit se dresse contre la nature et se réfléchisse en lui-même ; elle signifie une séparation de l'être spirituel qui se rassemble en soi en se dressant contre sa propre immédiateté, qui est justement la nature." (Hegel) Dans la même veine, si ce qui est de l'ordre naturel est figé, "déterminé par des lois universelles", la revendication d'une liberté humaine conduit à l' "humanisme intégral" de Sartre, où l'homme ne dépend que de lui-même, où sa liberté est capacité à s'arracher à ses causes ; à faire et en faisant, se faire ; à se recréer contre son passé et son immédiateté. Ainsi, "l'enfer, c'est les autres", en tant qu'ils m'objectivent comme destin à partir de mon passé, à partir des conditionnements qui pèsent sur moi, alors qu'au contraire, par existence, l'homme n'est pas voué. Il n'aurait pas de nature humaine au sens classique du terme, car il échappe toujours à la connaissance objective que l'on peut en avoir, ou qu'il peut avoir de lui-même. C'est d'ailleurs dans cet échappement, par l'engagement par exemple, qu'il est pleinement homme, ou plus rigoureusement, qu'il s'éprouve l'être. Il en est ainsi de l'expérience du Cogito : le sujet, en tant que lié à un corps est toujours en mouvement et le temps lui empêche une présence totale à lui-même. Mais le Cogito lui permet d'éprouver au moins cette forme d'auto-transcendance. De même, pour Jaspers, le moi existentiel est transcendant au temps et donc n'est pas objectivable. C'est alors une propriété du langage poétique (symboles, mythes...) que de pouvoir rendre intelligible ce qu'il y a de transcendant dans la conscience de l'existence.

 

D'où le paradoxe consistant à dire que ce qu'il y a de plus universel en l'homme, c'est qu'il soit sujet ; que sa nature, c'est son existence (son "être-dans-le-monde" ou "dasein"). "En aucun cas le sujet existentiel ne saurait être confondu avec un sujet biologique, sociologique ou psychologique comme l'envisage la connaissance objectivée" affirme Berdiaev [9] pour qui, après Husserl, la connaissance réelle ne résulte pas d'un face à face entre un sujet et un être extérieurs l'un à l'autre, mais d'une opération du sujet en lui-même conjointement avec l'être, dans une communion d'existences. L'objectivation n'en est qu'une dégradation à fins de communication sociale [10]  : "objectiver c'est rationaliser en ce sens qu'on prend les produits de la pensée, substances, universaux et le reste pour des réalités ; quand elle objective et rationalise, la pensée reste en deçà de l'irrationnel et de l'individuel, c'est à dire de l'existence et de l'existant." [11]

3. Retour à la nature humaine :

Si cette revendication s'oppose à juste raison à la réduction du sujet à une objectivation qui confondrait être et objet, alors que celui-ci est produit non existentiel du sujet connaissant, il n'en reste pas moins qu'une telle objectivation est possible, qu'une communication portant sur le général dans les êtres est réalisable et que l'homme a donc bien une nature, dussions-nous circonscrire l'importance de l'accès qu'elle permet à l'homme sujet. Il est en effet peu réaliste de faire supporter au seul langage - fût il poétique - ou au seul fonctionnement de l'entendement humain, l'origine des régularités qui rendent possible cette communication entre les hommes sur l'homme, même si celle-ci divague quelquefois ou laisse échapper la dimension existentielle du sujet. La réaction existentialiste se situe donc contre une objectivation totalitaire de l'humain dans l'homme, qui en prétende une intelligibilité rationnelle en lois universelles - biologiques, psychologiques, sociologiques, etc... - et qui correspond à la définition idéaliste ou rationaliste de nature humaine, comme celle de Kant. Elle rejoint au contraire la notion "classique" de nature humaine dans son double respect pour l'intelligible et l'existentiel dans l'homme, parce que cette notion comporte "à côté du matériel et du mécanique, un élément téléologique et formel - ce second sens étant le meilleur, et le premier étant, au fond, la négation même de l'idée de phusis" [12] L'individualisme nominaliste, l'expérience du Cogito, ou le moi existentiel de Jaspers traduisent le caractère insaisissable de la personne humaine. On ne peut rien en dire sans la trahir, ou plutôt, sans la manquer. Cependant, la personne n'est pas emmurée dans sa solitude. La communion des personnes, la réciprocité des consciences permettent une connaissance - au sens biblique du terme - qui est celle de l'amour, pour laquelle ce qui est dit de la personne, sans définir ce qu'elle est - présentement et ontologiquement - permet d'accéder à ce dont elle hérite et ce vers quoi elle est tendue, sans pour autant l'enfermer dans un conditionnement (son passé) ou un déterminisme (son avenir) absolus. La personne est plus que son passé, et son avenir lui appartient. La notion de nature humaine comme animal raisonnable assume cette double notion d'héritage et de finalité, dans au moins les deux dimensions biologiques et culturelles, dans une distinction sans confusion ni séparation avec la notion de personne humaine. On retrouve cette distinction chez les philosophes personnalistes du XXème siècle, pour qui la connaissance de l'humain dans l'homme n'est pas nécessairement une objectivation rationnelle et déductive de la personne, mais une étape de sa rencontre : "percevoir autrui, c'est commencer par rencontrer le masque naturel de sa personnalité et puis traverser ce masque dont les qualités peuvent être un obstacle mais aussi un instrument de notre perception." [13] L'histoire de la notion de nature humaine part de cet équilibre aristotélicien et thomiste, précisant le statut et les limites de la connaissance de celle-ci, et s'infléchit, soit dans le sens d'une séparation entre nature et personne humaine, soit dans le sens matérialiste ou rationaliste d'une confusion entre les deux, au risque de nier toute liberté à la personne humaine.

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[1] Pour cela, cette vision de Dieu n'a plus rien de chrétien puisqu'elle ne se situe plus dans l'amour de Dieu désirant faire participer l'homme à sa divinité.

[2] Le doute cartésien est expérience de liberté ; c'est la volonté de dire non et de ne céder qu'à la plus totale évidence. ((6) Marxisme, Existentialisme, Personnalisme, Jean LACROIX, PUF, 1955.)

[3] idem (6).

[4] Jean Onimus décrit ainsi cette approche du réel, qui est celle de la connaissance par inclination de St Thomas : "Une essence concrète définit ce qu'il y a de stable et d'universel dans une réalité naturelle : les éléments de base autour desquels joue le hasard des instants vécus. On n'y accède ni par l'analyse (morale, chimique, physique) ni par quelques jeux d'abstractions philosophiques. On n'y accède que par la contemplation poétique, c'est à dire par un effort de participation, voire d'identification, par un don de soi répondant au don du réel." (7) Essais sur l'émerveillement, Jean ONIMUS, PUF, 1990.

[5] "Le passage du "je pense" au "je suis" s'accomplissait sous la lumière de l'évidence, à l'intérieur d'un discours dont tout le domaine et tout le fonctionnement consistaient à articuler l'un sur l'autre ce qu'on se représente et ce qui est. Il n'y a donc pas à objecter à ce passage ni que l'être en général n'est pas contenu dans la pensée ni que cet être singulier tel qu'il est désigné par le "je suis" n'a pas à été interrogé ni analysé pour lui-même. (...) Tant qu'à duré le discours classique, une interrogation sur le mode d'être impliqué par le Cogito ne pouvait être articulée." Michel FOUCAULT, (8) Les Mots et les Choses, NRF, 1966.

[6] Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, 2ème partie, #14. Cette définition de la nature nous influence encore : c'est une définition analogue que Lévi-Strauss emploie dans l'opposition qu'il fait entre nature et culture.

[7] Critique de la raison pure, Eclaircissement de l'idée cosmologique d'une liberté en union avec la nécessité universelle de la nature, A547, B575.

[8] Ainsi de Hans Kelsen, théoricien autrichien du droit, dont plusieurs disciples se départiront finalement de l'idéalisme pour faire retour à la notion de loi naturelle.

[9] (9) Cinq Méditations sur l'existence, Nicolas BERDIAEV, Aubier, 1936.

[10] On retrouve là l'esprit nominaliste.

[11] idem (9).

[12] Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, article "nature", André LALANDE, PUF, 1947.

[13] (10) La réciprocité des consciences, Maurice NEDONCELLE, Aubier, 1942.

 

 

 

 

 

 

 

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Jeudi 12 mai 2005

La nature humaine contestée par la notion de condition humaine

1. Approches rationalistes :

Si les approches décrites précédemment visaient à sauvegarder la liberté de la personne contre tout enfermement dans une "nature humaine" conçue comme réduction en lois universelles et rationnelles, d'autres approches s'inspirent d'une définition analogue de la nature humaine pour en tirer des conclusions inverses.

 

Pour Spinoza, il y a identité de la pensée et de la réalité. De cette approche extrême, on déduit que l'objectif du philosophe, comme de tout homme, est de comprendre la réalité comme ensemble où règne une nécessité absolue, sans contingence, ni liberté. La liberté humaine consiste alors à renoncer à une illusoire liberté, en comprenant le monde et soi-même comme Dieu le comprend. Cette mystique de la raison et de la nécessité rejoint celle née de la Renaissance où l'on parle de "religion naturelle" dans laquelle l'homme et l'Etat se substituent à toute transcendance, et les lois de la nature à toute loi révélée, en s'appliquant d'elles-mêmes quasi mécaniquement [1]. C'est l'optimisme de l'homme humaniste qui découvre de l'extérieur une loi universelle qui le régit et l'oriente "naturellement" - au sens mécanique du terme - vers son bien. La perspective rationaliste considérant que cette loi est accessible de manière purement rationnelle, invite l'homme à exercer sa liberté à la tâche de traduire cette loi universelle en loi positive, s'appliquant à tous les hommes, puisque pré-écrite dans les coeurs humains comme un code tout prêt de Droit, connaissable une fois pour toutes par une raison libérée des coutumes particulières, de l'histoire et de la tradition. La société politique qui s'en déduit sera alors un ordre rationnel parfait. "Une bonne loi est bonne pour tous, comme une proposition vraie est vraie pour tous". On devine de quels totalitarismes est porteuse cette affirmation de Condorcet !

 

John Stuart Mill a critiqué dans "Nature" (1874) ce passage trop facile de l'ordre du fait - les lois de nature - à l'ordre du droit - les lois positives [2]. De même, Roland Barthes a vu dans la notion de nature universelle transformée en norme, le "ce-qui-va-de-soi" d'une culture "petite bourgeoise" faisant de la culture d'autrui un phénomène pathologique et anormal.

2. Marx :

En dépit de ces remarques, la réduction rationnelle de l'humain en lois universelles continue d'exercer sa séduction sur l'esprit humain en quête de ce qui conditionne l'homme, au risque de faire disparaître le sujet. Conditionnement économique tout d'abord : pour Marx, "les hommes font librement l'histoire dans des conditions déterminées". Le pluriel des "hommes" marque non seulement l'universel, mais surtout le rôle mineur du sujet comme relatif à la classe dont il fait partie. Le conditionnement économique est tel que la liberté dont il est question est celle du comportement à adopter en l'absence de choix, puisque, à l'inverse de l'existentialisme qui est une philosophie de l'engagement, l'homme chez Marx n'a pas à s'engager : il est engagé, qu'il le veuille ou non. "Le marxisme n'est qu'une libre participation à une dialectique de la nécessité (...) et libre non certes de la créer ou de l'arrêter, mais de l'agir en quelque sorte en la connaissant ou de la subir en l'ignorant." (Jean Lacroix) [3] Certes, "dans le communisme, l'intégration de l'individu à la société est telle que liberté individuelle et nécessité sociale coïncideront." [4] Il y a donc dans le marxisme l'affirmation que l'essence de l'homme ne se réalise que dans une personne communautaire en communion avec les autres. Cependant, l'homme présent, lui, n'est pas encore pleinement homme. La nécessité qui s'exerce sur l'homme dans son histoire par le travail et la lutte des classes, ne pèse que dans la période douloureuse de gestation de cette humanité communiste désaliénée, réconciliée avec elle-même et avec la Nature. En attendant, l'homme concret pré-communiste vit un conditionnement tel que même la compréhension du sens de l'histoire que le marxisme lui donnerait ne lui permet pas de se déterminer ou de se comprendre lui-même, mais tout au plus de comprendre ce qu'il doit faire en fonction de ce qui va lui arriver. En confondant l'homme et son histoire, Marx résout le problème de la norme et du fait en résorbant tout dans le fait : la lutte des classes est un fait. Les valeurs, la culture qui pourraient rendre compte de l'humanité de l'homme d'aujourd'hui ne sont que superstructure idéologique dérivée des conditions de production. "Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais leur être social qui détermine leur conscience."  L'homme n'a donc pas de nature au sens ontologique, parce qu'il est en gestation et qu'il n'est que ce que sa condition produite par le travail humain détermine. Si l'homme se produit lui-même par le travail humain, il ne se reçoit ni par héritage biologique ou culturel, ni par descendance, ressemblance ou attirance vers une transcendance. Ainsi, considéré de l'intérieur, le marxisme exerce la séduction d'une philosophie qui prétend assurer à la fois la description positive des faits tels que les produit l'histoire et qui ne seraient fonction que des rapports économiques entre des "hommes" qui ne le sont pas encore pleinement, mais aussi une eschatologie qui prévient de questionner l'homme réel d'aujourd'hui sur ce qu'il est, en détournant son aspiration au sens vers cet avenir de l'histoire, cette fin de l'historicité qu'est l'avènement de l'homme nouveau communiste. Dans ce système où chaque génération n'est qu'instrument de progrès pour l'avènement de la génération future, la personne humaine perd toute dignité, sinon celle d'être moyen pour l'avenir et de n'être significative qu'historiquement et qu'en tant qu'individu d'une classe, d'une multitude.

3. Sciences humaines et structuralisme :

Déjà Pascal avait noté que la nature de l'homme peut se considérer soit selon sa fin, "et alors il est grand et incomparable" soit selon la "multitude", c'est à dire en la décrivant à partir d'une moyenne statistique tirée des comportements du grand nombre, "et alors l'homme est abject et vil." [5]. C'est la tentation des "sciences humaines" dont Michel Foucault décrit la genèse" [6] et qui procèdent d'une approche découvrant la finitude de l'homme, non dans son rapport à l'infini ou à une transcendance qui - seule pourtant - rend compte du mystère de la personne humaine et donc de son impossible connaissance par mode rationnel objectif, mais dans un discours où l'homme, de l'intérieur de sa vie, de son travail, de son langage, se représente la vie, le travail, et le langage comme objets d'un savoir fini [7]  : avec Cuvier, Ricardo et Bopp, qui assurent la mutation de la pensée classique de "représentation" (passage de l'histoire naturelle, l'analyse des richesses, et la réflexion sur le langage, à la biologie, l'économie, et la philologie), "l'expérience qui se forme au début du XIXème siècle loge la découverte de la finitude, non plus à l'intérieur de la pensée de l'infini, mais au coeur même de ces contenus qui sont donnés, par un savoir fini, comme les formes concrètes de l'existence finie." [8] Il y a là un discours de l'homme sur ses propres représentations, dont la circularité n'est pas sans analogie avec celle du Cogito, mais qui procède d'une intention contraire : Descartes s'éprouve comme être dépassant son immédiateté par le dégagement de sa pensée de toute représentation. Le sujet par là même se découvre comme échappant à tout discours sur le monde et a fortiori sur lui même ; conclusion en forme d'aporie, mais qui révèle à l'homme qu'il est mystère. Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss et les structuralistes au contraire épuisent en l'homme par objectivation l'ensemble de ses représentations, y compris celles inconscientes où aurait pu se loger sa part d'inconnaissable. Mais cette objectivation passe par un discours réflexif où, dans la combinaison d'objectivité et de subjectivité présente en l'homme, le sujet aurait la capacité de se regarder lui-même et de réduire toujours davantage la part de subjectivité en lui. L'homme "total", y compris l'inconscient, ce "social subjectivé", pourrait ainsi être dévoilé par la psychanalyse (objectivation du moi subjectif) ou par l'ethnologie structurale (objectivation de l' "autre" subjectif). Par exemple, en assimilant ce qui est de l'ordre de la nature à ce qui est spontané ou universel, et l'ordre de la culture à ce qui est règle ou norme, Lévi-Strauss voit dans la prohibition de l'inceste, fait et règle à la fois, la seule règle sociale dont le contenu soit universel, obligeant donc les hommes à communiquer et fondant par conséquent le passage de la nature à la culture [9]. Il "met en relief l'aspect de système des diverses dimensions culturelles de la vie humaine, et cherche dans ces systèmes moins la trace du passage de la nature à la culture que l'élément auquel est dévolu le rôle de commutation" [10]. Sa méthode de travail peut être illustrée par son commentaire de la notion de "fait social total" chez Mauss [11]  : l'ethnologue en situation d'immersion dans un milieu culturel différent du sien accède à la fois à l'objectivité de l'analyse sociologique extérieure et à la subjectivité de son expérience intérieure. Il réconcilie ces contraires que sont le psychologique et le social en faisant du premier expérimenté individuellement le moyen de vérification du second, dans la mesure où il peut objectiver à l'infini sa propre subjectivité en s'éprouvant lui-même. On pense au vers de Valéry : "je me vois me voyant et me voyant me voir" ! Le problème est que cette démarche, analogue à celle de Hegel [12], relève d'un vice de raisonnement : un passage à la limite abusif dans un discours autoréférentiel.

4. Retour à la nature humaine :

Le structuralisme apparaît ainsi comme un ultime effort d'évacuation du sujet, où celui-ci, constatant l'existence de structures dans le savoir objectif qu'il constitue sur ce qu'il pense de lui-même, pense finalement n'être que l'intersection des systèmes qui l'enserrent et le dépassent, puisque la subjectivité peut être réduite à rien. Au coeur de cette entreprise qui se veut une démystification du sujet et qui aboutit à cette "mort de l'homme" évoquée par Foucault et rappelée par Maurice Clavel [13], il y a la prétention à confondre le sujet s'objectivant et objectivant ses conditionnements, et le produit de son objectivation, alors même que c'est dans cette distance, aussi infime soit-elle du point de vue de l'objectivation rationnelle, que réside le mystère de la personne. Le mérite des sciences humaines, de Marx, de Freud est de mieux circonscrire ce mystère de l'extérieur, en nous épargnant de le chercher là où il n'est pas : il n'est ni dans la dialectique des besoins économiques, ni dans l'activité fabricatrice, ni dans les replis intimes de l'inconscient, ni dans le chatoiement des cultures et des symboles, mais il est ce qui donne justement à chacun de ces aspects de la condition humaine leur coloration proprement humaine. De même qu' "affirmer l'existence d'une loi naturelle, c'est dire que la conscience humaine est capable de critiquer tout droit positif et qu'en certains cas c'est une obligation" [14], de même la notion de nature humaine demeure, non pas comme le contenu universel de ce qui est objectivable en l'homme, mais comme le rappel que l'homme dépasse toute objectivation, psychologique ou culturelle, et qu'une objectivation de l'homme ou de ses conditionnements - et la culture en est un des plus radicaux - manque sa cible si elle n'ouvre à l'émerveillement devant le mystère de la personne humaine. Comme le rappelle un grand expert en humanité, "le progrès même des cultures montre qu'il existe en l'homme quelque chose qui transcende les cultures. Ce 'quelque chose' est précisément la nature de l'homme : cette nature est la mesure de la culture et la condition pour que l'homme ne soit prisonnier d'aucune de ses cultures, mais pour qu'il affirme sa dignité personnelle dans une vie conforme à la vérité profonde de son être." [15] 

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[1] "Cette loi [de nature] est commune à tous les hommes et leur est innée du fait même de leur humanité. C'est elle qui les unit d'un amour réciproque, ignorante de la division, cause et origine de toute haine et des plus grands maux. Elle est une maîtresse qui distingue le juste et l'injuste, le laid du beau. Tout ce qui est bon dans la loi de Moïse ou dans n'importe qu'elle autre, la loi de nature le contient en elle à l'état achevé." Uriel Da Costa (1585-1640) cité en (1) p. 30.

[2] "En termes kantiens, c'est par un vice de subreption que la norme se trouve résorbée dans le fait." (11) article "nature et culture", Françoise ARMENGAUD in Encyclopaedia Universalis.

[3] idem (6).

[4] idem (6).

[5] Pensées, Blaise PASCAL, éd. Brunschvicg, n°415.

[6] (8) Les Mots et les Choses, Michel FOUCAULT, NRF, 1966.

[7] "les sciences humaines ne sont pas analyse de ce que l'homme est par nature mais plutôt analyse qui s'étend entre ce que l'homme est en sa positivité (être vivant, travaillant, parlant) et ce qui permet à ce même être de savoir (ou de chercher à savoir) ce que c'est que la vie, en quoi consistent l'essence du travail et ses lois, et de quelle manière il peut parler." (8) p. 364.

[8] idem (8), p. 327.

[9] Les structures élémentaires de la parenté, Claude Lévi-Strauss, 1948.

[10] Françoise Armengaud, cf. (11).

[11] (12) Sociologie et Anthropologie, Marcel MAUSS, PUF, 7ème éd. 1980, introduction de Claude LEVI-STRAUSS.

[12] voir citation plus haut.

[13] "[l'homme] meurt, comme nous l'avait annoncé Nietzsche, comme nous le confirment nos anthropologies qui partout ont dissous ou débusqué le sujet, ne nous laissant plus même la ressource de dire 'je' avec un semblant de fondement." Maurice CLAVEL, (13) Dieu est Dieu, nom de Dieu !, Grasset, 1976. Clavel décrit là l'individu humain d'occident qui, collectivement, par choix culturel, a cru devoir et pouvoir  tuer Dieu en lui, se produire en s'incorporant au monde et s'attribuer la source de toute vérité : cet "homme" là finit par s'écoeurer lui-même, se perdre à son vide et mourir.

[14] (14) L'esprit de la loi, André MANARANCHE, Seuil, 1977, p. 152.

[15] (15) encyclique Veritatis Splendor, Jean-Paul II, n°53

 

 

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Mercredi 11 mai 2005

Conclusion provisoire

Qu'est-ce que l'homme ? La question fondamentale de la philosophie, des sciences humaines et de l'anthropologie ne cesse de se poser de manière nouvelle. La conscience aiguë de notre liberté nous fait soupçonner que l'homme échappera toujours à toute objectivation qui le réduirait à un concept universel, à une structure ou aux conditionnements qui peuvent l'affecter : l'homme passe l'homme. L'histoire de la pensée est celle des variations autour d'un mystère humain qui exerce sa séduction sans jamais épuiser les attentes de la raison qui l'interroge.

La première attitude devant la question du "qu'est-ce que l'homme ?" est cependant celle qui cherche à lui donner une réponse. Mais l'homme qui pense son humanité, découvrant sa qualité d'être libre et raisonnable au terme d'un examen qui le distingue des autres êtres inanimés ou vivants, se trouve tenté de forcer son investigation dans ces deux directions de la liberté et de la raison.

Insister sur la liberté de l'homme, sur son irréductibilité à toute conceptualisation conduit à un changement de perspective mettant en cause la possibilité même de poser la question "qu'est-ce que l'homme ?" Si aucune caractérisation universelle, d'ordre biologique, psychologique ou sociale ne convient à définir l'être humain dans chaque homme, peut on encore parler d'humanité ou de nature humaine ? Même une perspective téléologique qui, par respect pour l'auto-transcendance de l'homme, invoquerait une finalité, une vocation pour l'homme, se trouve être niée, comme aliénant l'homme à un destin inscrit ou non en lui. Les philosophies existentialistes poussent ce primat de la liberté jusqu'à un humanisme intégral et paradoxal à la fois car refusant toute nature humaine - essence.

Au contraire, l'affirmation de la raison, éventuellement conçue comme auto-subsistante, conduit à chercher les lois universelles de la nature humaine, d'abord dans une perspective éthique, puis scientifique, et enfin par les voies des "sciences humaines" qui traquent les illusions du Moi, du sujet, et identifient ce qu'il y a de conditionné dans nos comportements, libres en apparence seulement. A nouveau, la notion de nature humaine se trouve comme vidée de contenu et on lui préférera celle de condition humaine. La psychanalyse, les sciences de l'éducation, la sociologie vont dans ce sens. L'anthropologie structurale l'accentue encore.

Ces deux versants de la philosophie contemporaine dont l'existentialisme et le structuralisme sont les archétypes pensent mettre en question la notion "classique" d'essence ou de nature humaine. L'analyse qui précède montre qu'ils peuvent constituer au contraire le développement même du programme philosophique contenu en elle : non une définition totalisante et rationnelle de "l'homme" que l'on pourrait connaître définitivement, mais une heuristique à une anthropologie qui, pour n'être qu'apophatique, requiert un cadre qui situe l'homme dans son auto-transcendance, dans sa relativité à autrui, et sa capacité à fonder une morale qui tienne compte de l'expérience de ceux qui l'ont précédé. Après Kant, on reconnaîtra que la question "qu'est-ce que l'homme ?" procède d'une confusion entre l'empirique et le transcendantal. Affirmer alors que l'homme passe l'homme, que son identité individuelle ne saurait être comprise qu'en communion avec autrui (cet autre être qui participe de la même "humanité" que lui) laisse sourdre un appel à la raison même, l'invitant à laisser ouvert le mystère humain, non dans toutes les directions, mais dans celles que confusément peut-être encore l'homme perçoit comme conforme à la dignité de sa nature humaine.

 

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