Samedi dernier, nous avons eu une rencontre interreligieuse particulièrement bienvenue, avec notamment la présence de plusieurs membres représentants de la communauté musulmane de Rodez. Près de cinq années de dialogue ont tissé entre participants musulmans et chrétiens - catholiques et protestants - des liens de fraternité et de respect. Nous avons donc pu partager posément et fraternellement sur les propos de Benoît XVI, mardi 12 septembre à Ratisbonne, et sur la polémique qui a suivi.
J'avais émis l'idée que la réaction violente de musulmans à des propos évoquant un lien possible entre Islam et violence, pouvait attester la pertinence même des propos (voire des caricatures) sur cette violence.
Un participant (non musulman, baha'i) avait alors répondu qu'il ne fallait pas reprocher à une bombe d'exploser, mais condamner plutôt celui qui l'a allumée, en l'occurence le pape Benoît XVI.
Il me semble que le problème est plutôt le fait qu'il puisse y avoir une bombe : une bombe dont on doit taire l'existence de peur qu'elle n'explose ; une bombe telle qu'à son propos, penser (sous régime islamique pur), parler (en pays à majorité musulmane), dessiner ou écrire (n'importe où) revient à l'allumer.
Un autre participant (catholique) avait indiqué que l'Eglise aurait pu aussi bien rappeler que son histoire n'est pas exempte de violences commises au nom de la diffusion de sa foi.
En réalité, ce rappel a été fait : ce furent les nombreuses démarches de repentance accomplies par l'Eglise catholique avant le Jubilé de 2000 ans de christianisme. Cette reconnaissance publique de nos infidélités historiques à l'Evangile, témoigne justement que si de fait il y a eu de telles pratiques (croisades, inquisition, dragonnades...), en droit, on ne peut se réclamer du Dieu de Jésus-Christ pour commettre ces violences. Inversement, si de fait, la grande majorité des musulmans pratique sa religion dans la paix et le respect des autres religions, peut-on dire qu'en droit cette violence est contraire à la foi de l'Islam, contraire au Coran, qu'il s'agisse de violence sanglante (guerre sainte, esclavage en Afrique, razzias en Méditerranée, génocide arménien...), ou de violence plus soft liée au statut de dhimmitude des chrétiens et des juifs en terre d'Islam ? Il ne s'agit pas seulement de dire que des persécutions religieuses sont aujourd'hui davantage commises par des régimes islamistes ou des pays majoritairement musulmans (Soudan, Pakistan...), car la position de Poutine sur la Tchétchénie, ou de Bush sur la Palestine ou l'Irak pourraient être interprêtées pareillement. La question de fond est en réalité celle sur ce qu'autorise ou non la foi : chrétienne (récusant à la fois Poutine et Bush comme agissant à l'inverse de l'Evangile) et musulmane (à propos du 'Djihad').
Voici alors quelques liens que j'ai trouvé pertinents :
- Le texte de la conférence de Benoît XVI, qu'il serait malhonnête de critiquer sans l'avoir lu, en version originale allemande, en traduction officielle anglaise ou française. La citation (de l'empereur byzantin Manuel II Paléologue) qui cause la réaction violente du monde musulman se trouve au milieu du 3ème paragraphe. « Montre moi ce que Mahomet a apporté de nouveau et tu ne trouveras que du mauvais et de l'inhumain comme ceci, qu'il a prescrit de répandre par l'épée la foi qu'il prêchait » Telle quelle, on peut comprendre que cette citation fasse réagir les musulmans. Mais : (1) Benoît XVI s'étonne lui-même dans sa conférence de la virulence de cette citation, et celle-ci ne peut donc être considérée comme reflétant sa position ; (2) la violence n'est pas justifiée, même pour réagir à un propos contraire à sa foi. Pour lire cette citation dans son contexte, il faudrait au minimum lire les 2ème, 3ème et 4ème paragraphes. Alors, de manière bien plus interpellante que la citation incriminée, ces paragraphes invitent à une réflexion de fond, sur le rapport entre la foi en un Dieu de pure transcendance, l'usage de la raison humaine pour l'accueillir, et celui de la violence pour la diffuser. De fait, l'interpellation est plus forte pour l'Islam. Qu'y a-t-il à redire ?
- Comme réaction raisonnable à une position contraire à sa foi, Benoît XVI donne lui-même un exemple chrétien à la fin du 1er paragraphe de sa conférence. Un bel exemple musulman de réaction raisonnable est la position de Mohand Halili, recteur de la mosquée d'Aix à Marseille, entendue samedi 17 septembre sur France-Info.
- Voici enfin un article portant sur le fond du débat, au risque peut-être de prolonger la polémique.
PAUL Comment trouver les ressources pour ne jamais se décourager ou faire face ?
JEAN Je viens de lire le livre que les jésuites ont lu à l'occasion des repas des retraites ignatiennes qu'ils donnent à Rodez ; un livre de Claire Ly, "Revenue de l'enfer". Un excellent remède contre le découragement, à partir de son expérience d'immersion dans le génocide cambodgien....
PAUL Comment trouver du sens aux épreuves que l'on vit, sans en vouloir un peu à Dieu de ne pas être plus présent ?
JEAN Lis donc ce livre ! Sur les prophètes de l'Ancien Testament, j'ai découvert que ce qui fait "l'homme de Dieu", ce n'est pas tant de trouver en sa foi une réponse à ses problèmes existentiels, mais de se confronter à ces problèmes avec Quelqu'un, voire de se confronter avec Quelqu'un à l'occasion de ces problèmes, quitte à l'engueuler, à lui adresser des prières mal fichues, et même inacceptables. La foi, c'est de toujours rester en relation. C'est ce dont témoigne cette Claire Ly, bouddhiste à l'époque du génocide, dans ses reproches au "dieu des occidentaux", qu'elle prend à témoin de sa tragédie, qu'elle engueule, et dont le dialogue intérieur avec lui aboutit à une révélation du Dieu vivant, créateur, sauveur...
PAUL Ce qui est difficile en fait, c'est de tenir sans finalement voir de "différence", sans que la prière apporte quelque chose, de tenir sans se décourager, d'encaisser tout en restant "confiant".
JEAN Que veux-tu que la prière t'apporte ? un confort, un mieux-être, un encouragement, une paix etc... Toutes choses bonnes qu'il faut demander en préambule à ta prière, ne serait-ce que pour être sincère avec Dieu. Mais il me semble qu'il faille aller au-delà, en déposant tes besoins et attentes légitimes au pied du Seigneur en lui faisant assez confiance pour s'en charger, et les oublier un moment pour prêter davantage attention à Dieu lui-même tel que l'Evangile le révèle. Ce "détour" par Dieu est fécond, je peux en témoigner. Il décentre de soi, élargit le regard, ouvre des perspectives, et sans détourner de l'épreuve vécue, fait découvrir quelque chose de finalement plus profond que l'épreuve, et qui est de l'ordre de l'amour.
PAUL Ce n'est pas évident de se décentrer. Dieu ne peut pas aider à se décentrer ? N'est-ce pas lui qui "t'attire vers lui"?
JEAN Il n'y a pas mieux que Dieu pour te décentrer de toi. Soit parce qu'il te donne directement cette consolation ("La grâce serait de s'oublier..." Bernanos), soit plus laborieusement, en considérant ce que Dieu est Lui-même, infini, éternel, saint, maître de l'histoire, etc... en prenant le temps de ce qu'on appelle la "louange", l'"adoration"... l'admiration devant plus grand que tout, tu peux relativiser ta manière de voir ce que tu vis à l'aune de son regard à Lui, qui voit plus loin que toi. Pour qui partage la foi - juive et chrétienne - d'un Dieu qui veut rencontrer l'homme, qui lui promet sa propre Vie en partage, prendre au sérieux cette promesse permet aussi de regarder les aléas de notre existence comme étapes - pas toujours compréhensibles - mais étapes quand même, vers la réalisation de cette promesse. C'est d'ailleurs le sens de la fête de l'Assomption : la joie du Magnificat de Marie EST notre avenir.
PAUL ???
JEAN Dans la vie spirituelle, il faut s'être fourvoyé pas mal de fois - introspection stérile, culpabilité morbide, égocentrisme, attention excessive à sa réussite, activisme, négligence de la prière - , pour que les choses apparaissent progressivement plus simplement. C'est loin d'être gagné... Le Magnificat comporte bizarrement des formules au présent : "Il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône. ll comble de biens les affamés..." qui apparemment ne collent pas à la réalité. Mais parce que c'est cela qui est promis, et qui se réalisera, il y a une manière de porter son regard sur cette réalisation promise, qui donne non seulement le courage de supporter ce qui s'en écarte encore, mais de vivre et d'agir en fonction de cette certitude, d'anticiper sur cette réalisation par des actes, dérisoires en eux-mêmes à l'échelle de l'histoire, mais qui témoignent de l'avenir. Un peu comme ces 4 jours de service et de joie avec les jeunes de l'Hospitalité à Lourdes, au service des malades, une parenthèse "illusoire", et pourtant plus proche de la réalité pour laquelle nous sommes promis, plus proche que ce que l'on vit au jour le jour.
Si la confiance en soi se gagne dans l'amitié, les relations avec les autres, et en particulier avec les personnes de l'autre sexe, le travail... que faire lorsque l'on éprouve un manque dans ces domaines, me demande un jeune à travers quelques questions autour de la confiance en soi...
Je n'ai hélas - ou heureusement - pas réponse à toutes les questions que tu as posées sur ces sujets... S'il y avait une réponse, nous serions bien heureux de l'appliquer comme recette du bonheur.
Ce qui rend les choses complexes, c'est que l'on a à la fois besoin du soutien, de l'amitié, de la confiance, de l'amour des autres, des parents, d'amis, et en particulier d'amis de l'autre sexe, pour avancer, grandir en confiance en soi ; et en même temps, que notre valeur véritable ne dépend pas des autres, de leur soutien, confiance, regard, affection etc... Des parents, un(e) ami(e), un employeur, en te faisant confiance, ne font que te donner un déclic, t'aider à découvrir ta valeur qui est intrinsèque et ne vient pas d'eux. Il y a même des personnes qui ont été privés de cette confiance de la part des autres, et qui, en particulier en suivant le Christ dans sa Passion, ont pu découvrir leur dignité infinie au coeur même de l'expérience du déficit d'amour des autres.
Cette valeur de chacun vient ultimement de ce qu'il est enfant de Dieu, et qu'avec ou sans handicap, en menant une vie "intéressante" ou non à ses yeux, aux yeux des autres ou de la société, sa valeur est en réalité au-delà de toute appréciation, au-delà de la somme de ses qualités moins celle de ses défauts. Cette valeur est infinie et inaliénable. La vraie confiance en soi découle de cette découverte-là, à savoir que Dieu trouve sa joie à ce que tu existes, à ce que tu vives : il se réjouit de toi. Lorsque tu prends cela au sérieux, te voilà libre à l'égard de la tentation d'attendre des autres leur approbation, leur confiance ou leur affection. Aimé de Dieu, le chrétien ne cherche pas tant à être aimé, qu'à aimer ; ni à recevoir d'autrui, qu'à rendre à travers lui l'amour qu'il a reçu en plénitude du Seigneur. C'est la prière de Saint François d'Assise :
Seigneur, faites de moi
un instrument de votre paix !
Là où il y a de la haine,
que je mette l’amour.
Là où il y a l’offense,
que je mette le pardon.
Là où il y a la discorde,
que je mette l’union.
Là où il y a l’erreur,
que je mette la vérité.
Là où il y a le doute,
que je mette la foi.
Là où il y a le désespoir,
que je mette l’espérance.
Là où il y a les ténèbres,
que je mette votre lumière.
Là où il y a la tristesse,
que je mette la joie.
Ô maître, que je ne cherche pas tant
à être consolé… qu’à consoler ;
à être compris… qu’à comprendre ;
à être aimé… qu’à aimer ;
Car c'est en donnant… qu’on reçoit ;
C’est en s’oubliant… qu’on trouve ;
C’est en pardonnant...
qu’on est pardonné ;
C’est en mourant…
qu’on ressuscite à la vie éternelle.
L'enjeu du travail n'est donc pas premièrement de prouver une capacité d'intégration (être apprécié d'un patron, de ses collègues), de trouver une reconnaissance sociale (être reconnu par la société) surtout manifestée par une rémunération, de se prouver sa valeur (s'aimer soi-même à travers ce que l'on réussit)... mais d'aimer, d'employer ses talents - et ses faiblesses - au service des autres, peu importe que ce soit reconnu (rémunéré) ou non. Cela vaut donc le coup de persévérer à chercher un travail où puisse se déployer ton désir d'aimer, de servir, d'être utile... tout en ne te focalisant pas à l'excès sur le fait de l'obtenir ou non, comme si de travailler ou de ne pas travailler devait décider de ta valeur. Je dirais la même chose des amitiés à cultiver de son mieux, avec ce qu'il faut de recul et de désintéressement, pour ne pas attendre d'elles ce qu'elles ne peuvent que donner imparfaitement, ou simplement comme avant-goût de ce que l'on ne reçoit en plénitude que de Dieu seul.
Les dernières ordinations de prêtres pour le diocèse de Rodez avaient eu lieu en 2003 (Jérôme Lemouzy), 2002 (Christophe Battut, Patrick Tourolle), 2000 (Raphaël Bui), 1992 (Daniel Boby) et 1988 (Bruno Houpert, Jean-Claude Lazuech). Une ordination est donc un événement rare, trop rare. Aussi, c’est très nombreux que nous nous sommes retrouvés le jour de la Pentecôte en la Cathédrale de Rodez, dimanche 4 juin, par une après-midi ensoleillée, pour participer à l’ordination d’Aurélien de Boussiers comme prêtre, et de Joseph N’guyen Quoc Sy comme diacre en vue du sacerdoce : avec Mgr Bellino Ghirard s’y sont joints plus d’une centaine de prêtres et de diacres, une pleine cathédrale de fidèles, de nombreux membres de la communauté vietnamienne, des séminaristes, des jeunes - en particulier de divers mouvements scouts, ainsi que le chœur diocésain récemment constitué… de quoi manifester davantage l’universalité de l’Eglise. Ces ordinations ont aussi été l’occasion pour l’Eglise de montrer sa foi et sa joie, avec solennité ou avec chaleur, dans le déploiement liturgique d’une grand-messe, ou dans la simple convivialité d’un banquet fait de ce que chacun partageait aux autres. Si le Père vous appelle… Aimer, Evangéliser, Servir…Devenez ce que vous recevez… Les chants traçaient le programme de la vie chrétienne : accueillir sa vocation, l’appel que Dieu adresse à chacun ; répondre par la conversion, le service, l’amour, cette charité qui trouve sa source en Dieu, se porte sur chacun, et retourne à Dieu. De fait, le mot de remerciement d’Aurélien et de Joseph, n’a omis personne, tout en ne
s’adressant qu’au Seigneur, dans une vaste action de grâce pour tout ce qu’ils ont reçu de lui à travers les autres. Tous deux continuent d’attendre que nous prions pour eux, pour que leur ministère soit fécond, de la fécondité qui procède de la sainteté.
Quelques photos de ces ordinations - et de la fête vietnamo-aveyronnaise qui a suivi - se trouvent sur le site de la marche des 3èmes-2ndes entre Belcastel et Rodez, au cours de laquelle une vingtaine de jeunes ont pu rencontrer séminaristes, prêtres, diacre pour goûter davantage ces ordinations. Cliquer ICI.

