Mardi 16 mai 2006

LES EVANGILES ET LES ACTES DES APÔTRES

PâquesLes rédacteurs des Evangiles dépassent les problèmes posés par le schéma 2 de différentes manières. Ils font de l’événement pascal, de la passion et de la résurrection du Christ le sommet de leurs oeuvres, montrant que c’est là que se situe la révélation ultime de Dieu. Ils exposent cet événement ainsi que la vie de Jésus comme le point d’aboutissement de toute l’histoire du salut. Ils le font en utilisant l’Ecriture de l’AT elle-même pour le présenter, non pas seulement à titre illustratif ou apologétique vis à vis des juifs, mais comme s’il n’était pas possible de le présenter autrement. Aux yeux d’un non croyant, une telle construction littéraire pourrait sembler une création arbitraire de l’Eglise primitive cherchant elle-même à donner sens aux événements. Les récits de résurrection ne seraient alors que des mythes invraisemblables à visée étiologique. La formule de R. Bultmann « Jésus est ressuscité dans le kérygme de la communauté » illustrerait ce point de vue, s’il n’y avait la subsistance d’Israël comme témoin crédible de ce qui reste pertinent dans le premier schéma : l’impossibilité d’accéder humainement - sans révélation - à une synthèse de toutes les figures de révélation de l’AT. « Ce qui est décisif, c’est que l’Ancien Testament tout entier ait été amené à déboucher sur une synthèse transcendante qui ne pouvait être construite à partir de lui. » ([1] p.219) L’usage obligé de l’AT dans les Evangiles manifeste ainsi la relation entre l’événement pascal et toute l’histoire du salut qui le précède : la seconde conditionne le premier comme préparatifs et comme figure, mais c’est le premier qui détermine la seconde, comme cause finale.

Les Actes de Apôtres décrivent les débuts de l’histoire de l’Eglise comme le déploiement de l’événement pascal dans l’histoire : avec Pierre, avec Paul dont la vie est obéissance et imitation du Christ, c’est la puissance de l’Esprit Saint qui est à l’œuvre. Matthieu, lui, « a écrit ses "Actes des Apôtres" en surimpression au récit évangélique » ([4] p.169) donnant avant Pâques aux disciples de Jésus la foi d’après Pâques qui leur permet de le reconnaître comme le Seigneur, le Fils de Dieu (Mt 16,13-23). Ce qu’il y a alors de remarquable, c’est que le cœur de l’événement pascal lui-même, la résurrection du Christ, le point central de toute l’histoire du salut, passée (AT) et future (Ac, Mt), ce centre n’est pas décrit. Contrairement aux apocryphes, les évangélistes gardent une sobriété d’expression convenant à l’objectivité de la rencontre, en n’appuyant leurs récits que sur des événements historiquement tangibles : ceux qui précèdent la mise au tombeau et ceux qui suivent le tombeau vide. Ils ont fait un choix normatif de « concepts et moyens d’expression convenables [en juxtaposant] des traditions différentes et en partie contradictoires (...) des affirmations limites » qui n’ont pas à être conciliés à tout prix sur le plan terrestre (chronologie, topographie...) mais à être rattachés à « la source commune transcendante qu’elles expriment » ([1] p.245-246) , sans pour autant verser dans l’anti-historisme de Bultmann*. Le schéma est alors le suivant, qui donne tout son sens au mot Pâque - passage :



Un saut doit être fait, que seul le Christ peut réaliser, et qu’il n’est pas donné à l’homme, fût-il évangéliste, de décrire par une description qui supprimerait le saut nécessaire de la foi. Le chemin décrit par les évangélistes est normatif pour le croyant ; il s’agit de passer du « voir sans croire » (condition des disciples auprès de Jésus avant la résurrection), au « ni voir, ni croire » (pendant la nuit du tombeau et l’indescriptible résurrection), au « voir et croire » (les apparitions du Christ ressuscité) et enfin au « croire sans voir » (Jn 20,29).

___________________

* « Que la frontière marquant l’entrée dans le mythe ne soit pas franchie, en d’autres termes, que la dite image mythique du monde reste sans valeur par rapport à l’intention théologique de l’exposé fait que les affirmations bibliques gardent pour nous leur importance, par delà tous les changements que l’histoire a entraînés dans les conceptions du monde, sans que soient requises nulle part de suppressions ni d’altérations importantes (par démythisation). Les "faits nus" (...) sont présentés de telle façon que leur portée théologique apparaît sans que, derrière le kérygmatique, l’historique devienne méconnaissable. » [1] H.U. von Balthasar, Le Mystère Pascal, in Mysterium Salutis n°12, p.246

2 <   > 4

par Raphaël Bui publié dans : Foi
Lundi 15 mai 2006

DE L'EVENEMENT PASCAL VERS LA THEOLOGIE CHRETIENNE

Vers la théologie chrétienneSi le schéma 3 rend bien compte de la cohérence de l’économie du salut, cohérence entre AT et NT manifestée par la structure typologique du langage de la foi qui a émerveillé les Pères de l’Eglise, et cohérence que le Christ seul, par sa passion et par sa résurrection pouvait donner, il subsiste cependant le risque de se placer non plus au niveau de la foi, mais au niveau d’une connaissance qui, une fois connu l’enchaînement de l’histoire du salut, prétendrait le surplomber, en démonter le mécanisme, en se servant même du schéma présenté pour « dépasser » l’événement pascal. Le « il fallait » de l’accomplissement des Ecritures (Lc 24,25-27) serait l’expression d’une loi universelle de l’histoire, à laquelle le Christ lui-même serait soumis ; une loi qui, une fois connue, suffirait au « croyant », le Christ n’étant qu’un cas particulier exemplaire d’application de cette loi, un symbole en référence à une « valeur » plus haute. Sont alors possibles de multiples approches non théologiques de l’événement pascal, qui le « spiritualisent » en des valeurs abstraites et le ramènent en même temps à un niveau purement humain : une sagesse psychologique de reconnaissance positive de la limite et de la mort, l’inauguration d’une civilisation de l’amour-qui-pardonne comme vrai principe des relations humaines, un fondement à l’affirmation de la dignité infinie de la personne humaine, une réconciliation possible de l’homme avec lui-même et avec le cosmos, une espérance de survie après la mort... autant de thèmes qui pourraient nourrir une apologétique s’appuyant sur les « oeuvres » du Christ (Jn 10,38), voire inspirer tel « credo » humaniste ; mais des thèmes qui, une fois affirmés pourraient à la rigueur se passer du Christ, en prenant le statut de « valeurs » autonomes, de fait moins absolues, mais dégagées de toute révélation. Si une telle dégradation du christianisme en morale ou en philosophie est possible, il peut en être ainsi du fait même de la kénose du Christ qui lui fait abandonner à autrui jusqu'à la fécondité de sa vie et de sa mort, au point de laisser aux hommes la possibilité d’en user sans se référer à lui. Mais le chrétien au contraire perçoit l’origine divine de cette fécondité et affirme l’identité divine et humaine de Jésus-Christ, identité qui dépasse ce en quoi nous percevons qu’il nous comble, et cela, dans le fait même d’être totalement « pour nous » ! Celui qui décide d’ignorer cela succombe à la même tentation que celle évoquée avec les autres schémas, celle de spiritualiser les événements ; en s’abstrayant de l’histoire pour en donner le sens lui-même ; en évitant la rencontre personnelle avec le Christ, avec l’Emmanuel, Dieu-avec-nous ; en méconnaissant le fait que « depuis la résurrection de Jésus par le Père et le don de leur Esprit commun, Dieu est tout entier et définitivement présent pour nous, il nous est révélé jusque dans les profondeurs de son mystère trinitaire, bien que cette profondeur qui nous a été révélée (1Co 2,10s) manifeste d’une façon toute nouvelle, absolument saisissante, son mystère insondable (Rm 11,33). » ([1] p.209) Ce qui est en cause ici, c’est donc l’attitude de celui qui accueille le témoignage de l’Evangile :

- s’il veut rester au centre du jugement sur la crédibilité de ce qui s’offre à lui, en voulant accéder par lui-même au « sens » à partir des « faits » relatés, il restera incapable de poser un acte de foi. Il ressemblera à un spectateur de cinéma qui resterait « en dehors du film » pour juger du tournage en ne s’interrogeant que sur la cohérence et la vraisemblance du scénario, à la recherche de garanties pour donner son adhésion ; or, celles-ci lui manqueront toujours : la résurrection n’est pas décrite ; le tombeau vide n’est pas une preuve.
- s’il veut au contraire entrer dans un dialogue, en se laissant emmener par la Parole de Dieu qui s’exprime dans l’Evangile, il accédera mystérieusement au fait de la résurrection, par le sens donné à sa propre vie dans la rencontre avec le ressuscité.

« Le jugement "Jésus est ressuscité d’entre les morts" n’est ni un constat empirique ni le résultat d’une preuve scientifique. » ([3] p.117) On n’accède donc pas à la résurrection comme à un fait historique qui conduirait à croire, mais comme à ce qui donne sens à l’histoire, dès lors que celle-ci est déjà expérimentée elle-même comme une histoire rendue sensée par la rencontre personnelle avec le ressuscité. Ainsi, chez Marc, il n’y a pas d’apparitions - en dehors de la finale (Mc 16,9-20) d’une rédaction d’origine différente. L’expérience des femmes au tombeau est celle de la peur devant le mystère, pour signifier que la rencontre avec le Christ, à son initiative, est le préalable à l’accueil même de l’Evangile : « celui-ci n’est pas une Bonne Nouvelle que l’Esprit humain peut accepter sans être déconcerté profondément ; pour surmonter cette frayeur, une parole angélique ne suffit pas, un texte d’évangile ne suffit pas davantage : il faut se taire, et attendre l’illumination de Dieu en personne. » ([2] p.181) Il faut se taire « afin de mieux accueillir la Parole de Dieu qui se laisse entendre au creux de l’absence. » ([2] p.186) Il en est ainsi pour tout croyant, comme pour ces croyants qui nous ont légué les Evangiles : « sans nier aucunement la priorité objective de l’événement arrivé à Jésus (...) la réception de la résurrection dans le témoignage des apôtres appartient à son sens et donc à son fait, en tant que celui-ci a une portée historique. Tel est l’élément de vérité de la formule "Jésus est ressuscité dans le kérygme de la communauté", à la condition de reconnaître que l’événement arrivé à la personne de Jésus est médiateur de l’événement arrivé à la communauté, avec lequel il forme une unité indissoluble. Il y a là toute la solidarité qui va du corps ressuscité de Jésus au corps ecclésial suscité par la résurrection. » ([3] p.119) On peut alors comprendre le projet des évangélistes et de l’Eglise qui a défini le canon des Ecritures : donner non pas une description exhaustive qui dirait le tout de Dieu et de sa venue dans le monde en Jésus-Christ ; cela est impossible (Jn 21,25) ; mais une invitation à rencontrer le Christ à la lumière de Pâques, l’unique Jésus-Christ ressuscité, rencontré déjà de diverses manières parfois apparemment contradictoires (à Jérusalem, en Galilée...) mais qui suffisent pour baliser toute nouvelle rencontre, sachant que c’est par l’Esprit Saint répandu sur l’Eglise qu’il appartient à chacun de faire cette rencontre (Jn 14,26). Ainsi, une accumulation de témoignages de rencontre n’est pas utile, ni ne suffirait à en épuiser le mystère. Chez Mt, les apparitions sont limitées à celle aux femmes au tombeau, et à celle aux disciples dans la scène finale - « Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin du monde » -, en inclusion littéraire avec la promesse contenue dans le nom d’Emmanuel donné à Jésus au début de l’Evangile. On peut illustrer cela par une analogie graphique (avec effet de perspective) faisant du croyant, non un observateur qui surplomberait l’histoire du salut, mais un être impliqué dans cette histoire.

Les schémas qui précèdent se récapituleraient alors en celui-ci, comme autant de routes vers le Christ : 

Tout converge vers la croix du Christ, l’AT comme le NT, de même que les vies des croyants qui témoignent de leur rencontre avec le ressuscité, et dont les témoignages nous proviennent pour ainsi dire de l’avenir, parce qu’ils nous parlent de ce que sera notre propre rencontre avec Dieu : l’ouverture vétéro-testamentaire vers l’avenir qu’est le Christ, subsiste en régime chrétien, mais polarisée sur la rencontre avec le ressuscité ; et cette rencontre est toujours ce qui « ad-vient » de manière imprévisible comme un événement de grâce, ce dont témoignent les Evangiles dans leur discrétion respectueuse du mystère de la résurrection, mystère sans analogie malgré ses préparatifs bibliques. « Quand (...) le chrétien affirme dans la foi la résurrection de Jésus (...) il comprend suffisamment le sens de cette affirmation pour en vivre, en communion avec la parole des premiers témoins ; mais d’autre part, il ne sait pas encore ce que ressusciter veut dire, puisque sa parole a un contenu eschatologique qu’il ne découvrira pleinement que lorsqu’il sera lui-même ressuscité. » ([3] p.121) Les expériences religieuses de l’AT et du NT n’en ont pas moins un caractère normatif pour indiquer la voie de cette rencontre. Cependant, le Christ étant l’unique sauveur, et le « chemin » lui-même, on peut comprendre : (1) la non nécessité d’une liste de chemins de rencontre plus complète que celle du canon des Ecritures pour permettre l’accès au Christ, (2) la possibilité d’une convergence progressive vers lui d’autres voies religieuses, qu’à vues humaines on considérerait plutôt comme parallèles et sans point de concours. Un tel schéma, avec le Christ pour avenir, est complémentaire de celui qui considère « le mouvement de la christologie du Nouveau Testament » (B.Sesboüé [3] p.76), où le temps de l’histoire, entre l’Alpha et l’Oméga est « embrassé » par l’éternité divine, avec le Christ au centre de l’histoire. Tant du point de vue théologique qu’iconographique, la perspective occidentale « à un point de fuite » (schéma 4), tendue vers le Christ, serait complémentaire de la perspective « inversée » orientale dans l’accueil de la vie divine :

Aucun exposé sur Pâques ne saurait remplacer la contemplation croyante du mystère, à travers les témoignages de ceux qui, les premiers, ont fait l’expérience de la rencontre avec le ressuscité. L’Ecriture elle-même ne vaut que comme invitation à cette rencontre avec un Dieu qui vient au devant de l’homme. De la sorte est possible un discours sur Dieu.

La Trinité d'André Roublev

 

0 <<   3 <

par Raphaël Bui publié dans : Foi
Mercredi 19 avril 2006

VocationsSi tu savais le don de Dieu, Allume ton cœur… En mettant côte à côte le thème de la 43ème journée mondiale de prière pour les vocations (7 mai 2006) et celui du récent pélerinage des collégiens de l’AEP à Lourdes (28 avril au 1er mai), on obtient… un beau résumé de la vie chrétienne. Car celle-ci consiste autant à « recevoir » qu’à « donner » en retour. C’est comme s’il nous était dit : « Si tu savais le don de Dieu, si tu étais davantage réceptif et disponible à l’amour que Dieu te donne sans compter en Jésus-Christ, tu percevrais aussi son appel à vibrer à ses attentes pour le monde ; à allumer ton cœur pour aimer à ton tour, pour te donner ; à mettre en œuvre tes talents pour servir, en particulier les plus petits, les plus faibles, les mal-aimés ; à témoigner de façon rayonnante de l’amour de Dieu pour le monde ; à prendre aussi les moyens de recevoir davantage encore du Seigneur, par l’écoute de sa Parole, par la prière, par l’Eucharistie... »

Les collégiens des aumôneries de l’enseignement public de Midi-Pyrénées en ont fait l’expérience à Lourdes pendant 3 jours : cette attention qu’ils ont consacrée à découvrir et à accueillir la présence du Seigneur dans leur vie, d’un Dieu qui marche à leurs côtés, qui les encourage dans ce grand pèlerinage qu’est leur vie, d’un Dieu qui les porte parfois aussi, qui les réconcilie avec leurs frères, mais aussi avec eux-mêmes… ce passage « par Dieu » n’était pas un détour rallongeant leur parcours, ou une diversion du concret de l’amitié, de l’amour, ou du service à vivre entre frères. Non, c’était au contraire le chemin le plus direct vers cette joie qu’ils ont su se partager dans les moments de fête, de jeux, de célébrations. Lorsque l’on est branché sur le Christ, un rassemblement ne peut qu’être joyeusement fraternel, alors qu’il pourrait aussi donner lieu à chauvinisme, agressivité, excitation collective…

Comme prêtre, ce fut une joie profonde que d’accompagner ces jeunes à Lourdes, d’y redécouvrir avec eux et comme à neuf la vie de Bernadette, les lieux de sa vie, la juste place de la lumière et de l’eau à Lourdes, la prière du « Je vous salue Marie »… J’ose espérer qu’une telle expérience sur un temps trop bref et en un lieu exceptionnel, puisse ouvrir ces jeunes sur ce qui se passe de façon ordinaire dans le beau risque et la belle aventure qu’est toute vocation, qu’il s’agisse de mariage, de consécration religieuse ou de ministère ordonné : un passage « par Dieu » ; une réceptivité accrue à l’égard de l’amour inconditionnel que le Seigneur a pour chacun, et donc pour soi, et donc aussi pour tous ; une réponse personnelle par des choix quotidiens et des exigences à se donner, qui préparent un engagement total, exprimant que nous nous sommes tout entier laissés saisir par cet amour infini, non seulement en actes à l’égard de nos frères, mais à travers le don du tout de notre personne. Ce sera une joie de voir Aurélien de Boussiers et Joseph Sy nous donner le témoignage de ce don par leur ordination, Dimanche de la Pentecôte (4 juin, 16h, en la Cathédrale).

par Raphaël Bui publié dans : Foi
Mardi 18 avril 2006

En lien avec la journée mondiale de prière pour les vocations, voici une conversation (fictive) rédigée à partir de (vraies) questions posées sur msn messenger (doté de l'indispensable add-on msgplus) et poursuivie dans le fil des commentaires. Pour les collégiens, voir aussi ici.


RésurrectionPAUL - Mon Père, éclairez moi… J'ai une question à vous poser....

JEAN - ...

PAUL - Que vais-je devenir ?

JEAN - ???

PAUL - Je ne sais pas ce que je veux faire... et il faut que je prenne une décision...

JEAN - Le choix t'appartient, et si ta décision est prise dans un climat de liberté et de confiance, ta volonté sera celle de Dieu. Deux questions peuvent alors t’éclairer pour discerner si une voie te convient, parmi les multiples qui te conviendraient aussi : (1) y seras-tu heureux ? (2) y feras-tu du bien ?

PAUL - Comment puis-je le savoir ?

JEAN - Répondre à ces deux questions passe par la connaissance que tu acquiers de toi-même à travers [a] les expériences que tu as pu faire, en particulier dans le même registre que celui de la voie que tu choisis - t'être occupé de telle personne âgée de ton entourage, s'il s'agit de discerner une voie dans le médical, avoir fait du soutien scolaire, s'il s'agit d'une voie dans l'éducatif etc... - [b] le retour que t'en donnent ceux qui t'entourent, et qui te connaissent souvent mieux que toi-même... Quel bonheur, quel bien reçus ou donnés... ?

PAUL - Est-ce qu'un voyage, une mission auprès des plus pauvres aiderait au discernement ?

JEAN - Un voyage vaut encore plus le coup s’il est sous-tendu par un projet déjà vérifié à petite échelle, plutôt que pour évaluer l'intérêt d'une voie à partir de rien. Le fait de partir, le dépaysement apporte un plus, certes, en obligeant à aller au bout de soi-même, en révélant des talents peut-être ignorés, mais il ne peut en lui-même indiquer ce qui pourrait être ta vocation et qui aura à se vivre dans la vie ordinaire. Aussi, il y a déjà un premier discernement à faire sur ce qui t'anime, à partir de ce que tu vis déjà ordinairement, et dont une mission, un voyage, une année de service exceptionnel servira à vérifier la profondeur. La vie des saints est assez éclairante à ce sujet. Des saints comme Ignace de Loyola, Charles de Foucauld ont souvent cherché leur voie dans l'héroïsme ou dans une voie extraordinaire. Et ils y ont renoncé, pour revenir à l'ordinaire et y devenir saints... Alors entre partir dans une mission lointaine auprès des plus pauvres, et rester auprès des siens, le choix n'est pas simple : il n'y a pas de réponse absolue, qui ferait dire que partir est bon - ou à l'inverse que rester est bon. C'est à toi de le vérifier, en envisageant sereinement chaque option, et en mesurant intérieurement celle qui t'apporte le plus de paix et de joie. Une précision cependant : il n'y a pas à opposer la recherche du bonheur, de ton bonheur, et la réalisation du plus grand bien, parce que les deux se confondent. Mais il arrive que l'on prenne pour un bien supérieur ce qui n'en a que l'apparence, parce qu'il se présente comme plus héroïque ou exigeant. Le bonheur, avec la paix et la joie qui l'accompagnent coïncide avec le fait d'être à sa juste place. Toujours ces deux critères : être heureux, faire le bien.

PAUL - Comment pourrais-je vérifier que mon choix est le bon ?

JEAN - Il faudrait que je retrouve quelques textes issus de la tradition ignatienne, qui donnent des indications pratiques sur la manière de discerner... Mais en gros, cela part de la première expérience spirituelle de Saint Ignace qui sur son lit de soldat en convalescence, se faisait des films dans sa tête en imaginant soit (1) ce qu'il ferait s'il gagnait tel combat, s'il séduisait telle princesse etc... soit (2) ce qu'il ferait s'il suivait la voie de tel ou tel saint. Les 'films' de type (1) le mettaient en joie quand il y pensait mais le laissaient dans une sorte de tristesse ou d'abattement lorsqu'il revenait à la réalité, tandis que les 'films' de type (2) le gardaient dans la joie pendant et après le travail de son imagination, même une fois revenu à la réalité. De là il a déduit différentes règles pratiques pour vérifier intérieurement si telle ou telle voie est ou non inspirée par le Seigneur, ou au contraire représente une tentation que l'Adversaire met sur notre route pour nous faire dévier de notre vraie vocation.... Si le fait d'envisager intérieurement telle option du choix, de l'imaginer, te laisse en paix une fois revenu au réel, et même t'aide à vivre plus heureusement et plus courageusement la réalité présente, même si elle est encore différente de ce que tu projettes de faire - c'est que tu es sur la bonne voie.

PAUL – Est-ce qu’il n’y a qu’une seule « bonne voie » ?

JEAN - Je ne pense pas qu'il y ait une seule réponse à la question de la vocation, car je ne crois pas que l'on soit prédestiné à une voie, comme si Dieu avait préécrit ce que nous devions faire, ou comme si l'on pouvait déterminer objectivement ce pour quoi quelqu'un est fait. C'est un peu comme dans l'amour : ce n'est pas quelqu'un de l'extérieur qui peut dire si deux personnes sont faites l'une pour l'autre, car c'est à elles de le dire ; mieux, c'est à elles de le décider ! Car la vocation est autant affaire de se laisser attirer par une voie (parmi plusieurs qui conviendraient aussi), que de la choisir, de la préférer aux autres voies. D'où ces quelques recommandations : garder ouverte la question de ta vocation ; te réjouir de te poser cette question - signe que tu prends la vie au sérieux, et que tu ne te contentes pas de vivre au jour le jour ; avoir assez confiance en Dieu pour croire qu'il saura bien mettre sur ton chemin les personnes et les événements pour t'aider à choisir la manière dont tu voudras aimer au maximum de toi-même ; faire une relecture chaque jour des occasions d'éprouver l'amour de Dieu et de tes décisions d'aimer en retour, qui procurent les plus grandes joies, à toi et aux autres ; ne pas y réfléchir seul, mais accepter d’en parler à un vis à vis, à un accompagnateur qui par son écoute, t’aidera à une relecture plus objective de ce qui t’anime.

PAUL – C’est alors à moi de décider, de choisir cette voie parmi d’autres bonnes voies possibles ?

JEAN - Oui. A ce titre, il n'y a pas de grandes et de petites décisions. Bien sûr, devenir prêtre, s'engager dans la vie religieuse ou se marier et fonder une famille représente une décision majeure dans une vie, et qui pourrait induire un certain stress, du fait de l'incertitude et de l'enjeu ; mais en réalité, une telle décision est prise sans inquiétude et presque naturellement, si elle est préparée par l'habitude de prendre ordinairement des décisions, grandes ou petites, qui vont dans le sens de la joie et de la paix évoquée ci-dessus... Par exemple, un jeune pour qui l'Eucharistie devient progressivement indispensable, qui choisit de lui consacrer du temps en semaine, parce qu'il a vérifié que c'était un chemin de vie... quelqu’un pour qui trouve sa joie à partager sa foi, avec ce que cela suppose de réflexion préalable sur cette foi, d’attention aux attentes des hommes, ce jeune peut envisager avec une certaine liberté intérieure une vocation sacerdotale. De même quelqu'un qui vérifierait au quotidien sa joie d'être auprès des malades pourrait envisager une vocation dans ce domaine, ou la vocation religieuse pour quelqu'un qui découvre concrètement la prière comme ouverture à l'absolu de Dieu qui seul suffit...

PAUL - Parfois j'essaie de faire le "bilan" de la journée et de le remercier pour celle-ci, mais ce n'est pas toujours évident. Comment je pourrais m’y prendre ?

JEAN - Une attention pratique aux joies quotidiennes et à leur origine peut déjà être un exercice spirituel suffisant pour le moment. On en reparle bientôt. D'accord ?

par Raphaël Bui publié dans : Foi

Kézako ?

TEXtes et images de la part d'un prêtre, faisant partie de ceux qui vonT A LA messe...

Diaporamas

Liens

Thèmes

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus