Dimanche 15 janvier 2006

Compendium de la Doctrine Sociale de l'EgliseCe petit mémento de D.S.E. est un copier-coller à partir des "en bref" du Catéchisme de l'Eglise Catholique (1998). Il a servi samedi à une présentation à des lycéens et étudiants de l' "année Samuel".

C'est l'occasion ici de rappeler :

- la sortie toute récente du Compendium de la Doctrine Sociale de l'Eglise, en deux versions françaises au choix : Edition vaticane ou Bayard-Cerf-Fleurus ;

- les Assises Chrétiennes de la Mondialisation qui se sont tenues ce week-end, et qui témoignent fortement de la réflexion (cf. le Livre Blanc) et de l'action des chrétiens en vue d'une mondialisation au service de l'homme.

 ***

a-   Il existe une certaine ressemblance entre l'union des personnes divines, le Père, le Fils et le Saint Esprit, et la fraternité que les hommes doivent instaurer entre eux.

b-   Le respect de la personne humaine considère autrui comme un "autre soi-même". Il suppose le respect des droits fondamentaux qui découlent de la dignité intrinsèque de la personne.
 
Les différences entre les personnes appartiennent au dessein de Dieu qui veut que nous ayons besoin les uns des autres. Elles doivent encourager la charité.
 
c-   "La personne humaine est, et doit être le principe, le sujet et la fin de toutes les institutions sociales." (GS 25) L'homme est lui-même l'auteur, le centre et le but de toute la vie économique et sociale. Pour se développer en conformité avec sa nature, la personne humaine a besoin de la vie sociale. Certaines sociétés, comme la famille et la cité, correspondent plus immédiatement à la nature de l'homme.
 
Le développement véritable est celui de l'homme tout entier. Il s'agit de faire croître la capacité de chaque personne de répondre à sa vocation, donc à l'appel de Dieu (cf. CA 29).
 
d-   La solidarité est une vertu éminemment chrétienne. Elle pratique le partage des biens spirituels plus encore que matériels. Le devoir des citoyens est de travailler avec les pouvoirs civils à l'édification de la société dans un esprit de vérité, de justice, de solidarité et de liberté.
 
"Tu ne voleras pas" (Dt 5,19). "Ni voleurs, ni cupides ... ni rapaces n'hériteront du Royaume de Dieu" (1Co 6,10). Le septième commandement prescrit la pratique de la justice et de la charité dans la gestion des biens terrestres et des fruits du travail des hommes.
 
L'égale dignité des personnes humaines demande l'effort pour réduire les inégalités sociales et économiques excessives. Elle pousse à la disparition des inégalités iniques.
 
La loi morale proscrit les actes qui, à des fins mercantiles ou totalitaires, conduisent à asservir des êtres humains, à les acheter, à les vendre et à les échanger comme des marchandises.
 
e-   Le bien commun comprend "l'ensemble des conditions sociales qui permettent aux groupes et aux personnes d'atteindre leur perfection, de manière plus totale et plus aisée" (GS 26) Le bien commun comporte trois éléments essentiels : le respect et la promotion des droits fondamentaux de la personne ; la prospérité ou le développement des biens spirituels et temporels de la société ; la paix et la sécurité du groupe et de ses membres.
 
f-   Toute communauté humaine a besoin d'une autorité pour se maintenir et se développer. La communauté politique et l'autorité publique trouvent leur fondement dans la nature humaine et relèvent par là d'un ordre fixé par Dieu (GS 74) "Il n'y a d'autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui" (Rm 13,1).
 
L'autorité s'exerce d'une manière légitime si elle s'attache à la poursuite du bien communde la société. Pour l'atteindre, elle doit employer des moyens moralement recevables.
 
L'autorité politique doit se déployer dans les limites de l'ordre moral et garantir les conditions d'exercice de la liberté. La société doit favoriser l'exercice des vertus, non y faire obstacle. Une juste hiérarchie des valeurs doit l'inspirer. Le citoyen est obligé en conscience de ne pas suivre les prescriptions des autorités civiles quand ces préceptes sont contraires aux exigences de l'ordre moral. "Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes" (Ac 5,29).
 
Chacun doit se préoccuper de susciter et de soutenir des institutions qui améliorent les conditions de la vie humaine. Il faut encourager une large participation à des associations et des institutions d'élection. Il revient à l'Etat de défendre et de promouvoir le bien commun de la société civile. Le bien commun de la famille humaine tout entière appelle une organisation de la société internationale.
 
g-   L'autorité publique est tenue de respecter les droits fondamentaux de la personne humaine et les conditions d'exercice de sa liberté. Selon le principe de subsidiarité, ni l'Etat ni aucune société plus vaste ne doivent se substituer à l'initiative et à la responsabilité des personnes et des corps intermédiaires.
 
h-   Les biens de la création sont destinés au genre humain tout entier. Le droit à la propriété privée n'abolit pas la destination universelle des biens : Les biens créés par Dieu pour tous doivent arriver en fait à tous, suivant la justice et avec l'aide de la charité.
 
i-   La domination accordée par le Créateur sur les ressources minérales, végétales et animales de l'univers ne peut être séparé du respect des obligations morales, y compris envers les générations à venir. Les animaux sont confiés à la gérance de l'homme qui leur doit bienveillance. Ils peuvent servir à la juste satisfaction des besoins de l'homme.
 
j-   La valeur primordiale du travail tient à l'homme même, qui en est l'auteur et le destinataire. Moyennant son travail, l'homme participe à l'œuvre de la création. Uni au Christ le travail peut être rédempteur.
 
k-   L'aumône faite aux pauvres est un témoignage de charité fraternelle : elle est aussi une pratique de justice qui plait à Dieu. L’amour des pauvres est incompatible avec l’amour immodéré des richesses ou leur usage égoïste. Dans la multitude d'êtres humains sans pain, sans toit, sans lieu, comment ne pas reconnaître Lazare, mendiant affamé de la parabole (Lc 17,19-31) ? Comment ne pas entendre Jésus : "A moi non plus vous ne l'avez pas fait" (Mt 25,45) ?
 
l-   Là où le péché pervertit le climat social, il faut faire appel à la conversion des cœurs et à la grâce de Dieu. La charité pousse à de justes réformes. Il n'y a pas de solution à la question sociale en dehors de l'Evangile (cf. CA 3). Toute société réfère ses jugements et sa conduite à une vision de l'homme et de sa destinée. Hors des lumières de l'Evangile sur Dieu et sur l'homme, les sociétés deviennent aisément totalitaires.

 

par Raphaël Bui publié dans : Amour
Dimanche 20 novembre 2005

La culture de la non-violence est-elle d’actualité ?

GandhiVoici les notes que j'ai prises à la conférence-débat de Jean-Marie Muller, le 18 novembre 2005, à St Eloi, Rodez (12), dans le cadre des journées de la Paix. A l’appel des prix Nobel de la Paix, l’ONU a décrété 2001-2010 décennie de la Paix, pour promouvoir la culture de la paix. Dans ce cadre, 5 associations, Conflits sans violence, Palestine 12, Vie Nouvelle, le CCFD, et l'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) ont organisé à Rodez 3 conférences, 1 film-débat, des interventions dans 5 établissements scolaires (600 élèves) en octobre-novembre 2005. Dans ce quartier de Saint Eloi, des associations dont ‘Delta jeunes’, des travailleurs sociaux travaillent et mettent en œuvre le bien-vivre ensemble.

Jean-Marie MULLER philosophe de formation, écrivain, directeur de recherche à l’institut de recherche sur la résolution des conflits sans violence, est porte parole du MAN (Mouvement pour une Alternative Non-violente). Il a écrit plusieurs livres, et il est connu pour sa présence depuis plusieurs années sur le Larzac.

[Ces notes n'engagent pas l'auteur de la conférence]

Introduction
Il y a un défi de vouloir suggérer que la culture de la non-violence est d’actualité, alors que la violence est la matière première de l’actualité, des media, la plus photogénique : il a fallu des voitures qui brûlent à Paris pour qu’une actualité française apparaisse à la une des journaux brésiliens… Cette violence n’est pas à nier, mais à comprendre et à surmonter. Au-delà des faits, c’est toute notre culture qui est dominée par l’idéologie de la violence légitime, nécessaire, honorable, inévitable, incontournable, comme s’il y avait une fatalité de la violence. Notre langue, expression d’une culture, traduit cette culture de la violence, et nous n’avons pas appris les mots pour dire la non-violence. Notre langue maternelle est la langue de la violence, et elle influence notre pensée qui pense avec ces mots de la violence. Il faut inventer une langue de la non-violence, construire les mots de la non-violence, en reprenant les mots de notre langue, mais en leur donnant l’éclairage de la philosophie de la non-violence. De multiples malentendus, confusions, équivoques grèvent ce travail. Nous suspectons la non-violence de ne pas être réaliste, responsable devant l’événement… Scepticisme devant la non-violence. Quelques clarifications conceptuelles sont nécessaires. La non-violence a certes une tradition : Gandhi, son nom et son message, mais aussi les 90 volumes de son œuvre que peu ont lus ! Marx aussi était prolifique. Si les intellectuels français s’étaient donnés autant de mal à lire Gandhi que Marx, notre culture serait différente !

Questions de vocabulaire…
CONFLIT : au commencement est le conflit, parce que l’être humain est un être de relation ; il construit sa personnalité en relation avec l’autre, et cette relation est d’abord conflictuelle, quand l’autre est différent, pénètre dans mon territoire, vient me déranger, contrarie mes projets. Cet autre dont les droits, désirs et la liberté contrarient mes droits, désirs, liberté. René Girard évoque le conflit qui naît du désir mimétique d’un même objet, même en présence d’autres objets aussi désirables. Tentative de s’approprier ce que l’autre a choisi en entrant dans une relation de rivalité pure, quitte à casser l’objet pour que l’autre ne puisse plus en jouir… Bien des situations, et pas seulement enfantines correspondent à cela. Il faudra accepter de vivre le conflit avec l’autre, parce que j’ai des droits, désirs et besoins légitimes. Au lieu d’avoir peur du conflit – la peur n’est pas honteuse, elle n’est pas à refouler mais ne devrait pas dominer sur nous : elle est mauvaise conseillère, de soumission, domination ou violence – il faudra que je fasse preuve d’agressivité.

AGRESSIVITE : elle n’est pas la violence ! l’étymologie vient du verbe ad-gradi, marcher en avant, avancer vers l’autre, progresser ! Tant que l’esclave est soumis au maître, il n’y a pas de conflit. Il n’y a de conflit que lorsque l’esclave a le courage de s’avancer vers le maître, de dépasser l’ordre établi, la paix sociale, pour susciter le conflit. Jusqu’à Martin Luther King, les noirs s’accommodaient des humiliations et du racisme des blancs. Rosa Park la première, refuse d’obéir au blanc, de laisser sa place de bus réservée aux blancs, elle résiste au chauffeur du bus, aux policiers, et c’est ce qui déclenche la résistance des noirs qui boycottent le réseau de bus de Montgomery (Alabama). Martin Luther King sollicité pour défendre la communauté noire, découvre avec dépit que le dialogue, la concertation ne viennent pas… C’est la pression économique qui oblige les blancs à céder. Il a fallu une agressivité, non une ‘résistance passive’ (c’est encore une marque de l’idéologie violente que de considérer que la résistance ne peut être que violente, et que pour être non-violente, elle devrait être passive, c’est à dire, ne plus être résistance), mais bien active, de la part de Rosa Park. La passivité eut été de céder sa place. La lutte n’est pas à stigmatiser. A l’inverse des recommandations pastorales d’évêques du début du XXème siècle, exclusivement centrées sur le dialogue, prônant « la charité des riches, la résignation des pauvres, le bonheur pour tous » (card. Pie) Dans cette lutte contre le désordre établi, contre l’injustice, il faut créer un nouvel équilibre des forces, construire un contre pouvoir. La non-violence s’inscrit dans ce rapport de force. Elle ne se résume pas au dialogue. Car l’injustice est caractérisée par un dialogue impossible (cf. le constat de Martin Luther King sur le non-dialogue avec les blancs, qui le conduit à entrer dans la dynamique du ‘Black Power’) : il faut être deux pour dialoguer. Le conflit pourra en cas d’injustice fournir les conditions d’un dialogue. César Chavez, leader de la lutte des travailleurs agricoles aux Etats-Unis, inscrivant son action dans la lignée de Gandhi, avait organisé une grève qui n’a pas marché (les propriétaires avaient recruté des briseurs de grèves au Mexique). Inversement, il a réussi le boycott des produits venant de propriétaires n’ayant pas négocié avec lui, parce qu'il a touché leur cœur, situé au niveau du portefeuille. Mais dans cette action, ce conflit, la non-violence implique de ne pas rechercher l’élimination ou l’exclusion de l’adversaire.

VIOLENCE : Toute violence est un viol. Il n’y a pas de bonne violence. La violence est la perversion de l’humanité de l’homme, car « l’humanité est une dignité » (Kant). Elle est une contradiction par rapport à la vocation de l’homme, elle n’est jamais légitimable. Or, l’idéologie de la violence invente des justifications à la violence. La violence est le propre de l’homme – le chat qui mange la souris n’est pas méchant, et n’agit pas en raison ; la pierre qui se détache du rocher peut tuer, mais elle ne le veut pas, n’en est pas responsable ; elle peut être mortelle, pas meurtrière. L’homme seul, capable de raison et de liberté peut être violent. C’est aussi un animal juridique qui cherche à justifier sa violence. Il commence par invoquer le fait qu’il se défende : c’est l’autre qui a commencé. C’est vrai des enfants comme des Etats (on a des ministères de la Défense, après avoir eu des ministères de la Guerre, ou des Armées). Si tous les Etats se défendent, d’où provient l’offense ? (Tolstoï) Bien sûr que la défense est légitime. Mais l’on parle souvent de légitime défense ou de guerre juste, pour couvrir une « légitime violence », contre un adversaire déclaré « injuste ». Des théories de la guerre juste s’appuient sur des arguments non applicables : parler d’une cause juste ne fonctionne que pour sa propre cause ! La violence est en fait toujours un mal, une injustice pour celui qui subit la violence. Elle porte atteinte à l’humanité de ce dernier, mais aussi de celui qui l’exerce. « Le froid de l’acier est aussi mortel à la poignée qu’à la pointe » (Simone Weil) Tout homme qui a contact avec la violence perd sa qualité d’être humain, de sujet. Les soldats américains en Irak sont les premières victimes de la guerre qu’on leur fait mener : dépression, troubles psychiatriques, suicides, parce que leur expérience n’est pas celle de héros, mais de criminels. La violence n’est pas un droit de l’homme. Elle brise la relation et atteint l’humanité.

Le non de la non-violence s’oppose non au conflit, ni à l’agressivité, ni à l’action, mais à la violence, dont elle veut prendre toute la mesure, pour ne pas la justifier, ni la légitimer. Si la violence est légitimée, elle est alors exercée sans limite, et devient mécanisme aveugle, sans frein. Peut-être que je pourrais me retrouver dans une situation où l’on ne peut pas faire autrement que d’employer la violence comme un moindre mal, mais il faudra alors plus que jamais prendre conscience que la violence est une contradiction. Nécessité ne vaut pas légitimité. Platon le disait déjà. Dire que la violence peut être nécessaire, indique bien qu’elle n’est pas humaine, car l’humanité se caractérise justement par le dépassement de l’ordre de nécessité. Freud en 1915 a deux enfants dans l’armée allemande, et il se dit que le jour de la victoire, le peuple fera fête en oubliant tous les morts de la guerre. Il oppose cela aux récits d’anthropologues en Afrique racontant des cérémonies de deuil accomplis par les guerriers victorieux, à l’égard même de ceux qu’ils avaient tués. Si l’on ne peut pas neutraliser un individu dangereux autrement qu’en le tuant, ce serait faire preuve de civilisation que de célébrer son deuil, et non la victoire !

L’homme à la fois est incliné à la méchanceté et à la bonté. Il a à exercer sa liberté, en cultivant la bonne part de lui-même : choix personnel, mais aussi choix de civilisation. Nous sommes dans une civilisation qui a davantage cultivé la part de violence : en voyant la part de budget consacrée à des armes de guerre, à quoi sert d’ « améliorer » notre armement nucléaire ? contre quel ennemi ? Et en même temps quelle part de budget consacrons-nous à la résolution non-violente des conflits ? Nous sommes dans une culture des armes : l’arme signifie la noblesse, via l’adoubement, via la remise d’une épée (cf. académiciens…) : ce qui est grave, c’est que le symbole de la perfection du savoir soit l’épée !

Toutes les religions ont été et sont encore des vecteurs de violence. Il y a là une contradiction essentielle : les religions devraient exprimer la part essentielle, la plus spirituelle de l’homme. Le philosophe n’est pas théologien, et ne peut parler de Dieu, mais il peut dénoncer les faux dieux, ceux qui légitiment la violence. C’est une question d’orthographe : comment écrivons nous le ‘Dieu des Armées’, ou le ‘Dieu désarmé’ ? A chacun, dans sa propre tradition de découvrir le Dieu désarmé.

NON-VIOLENCE : mot inventé par Gandhi en traduisant un mot sanscrit (aïmza) signifiant la prise de conscience du désir de violence en chacun de nous, pour le maîtriser, le dominer. « L’absence totale de malveillance à l’égard de tout ce qui vit ; sous sa forme active, la non-violence est volonté de bienveillance à l’égard de tout ce qui vit » (Gandhi). Double définition qui est d’abord négative, partant de ce qui est premier, la malveillance possible en l’homme. Pour passer de l’hostilité à l’hospitalité. Mais aussi respect de la vie, non pas seulement des hommes, mais aussi de tout être vivant. Ce n’est pas qu’une affaire liée à l’hindouisme ou du jaïnisme : l’animal, s’il n’est pas capable de raison, est capable d’émotion et de souffrance. Les conditions de l’élevage industriel dans nos sociétés sont scandaleuses. Ne pas faire l’impasse sur cette question. Par sa négativité, la définition indique la visée de délégitimation de la violence. Nos cultures qui concilient amour et violence, ignorent jusqu’au mot de non-violence. Intégrer ce mot, c’est déjà déconstruire l’idéologie de la violence qui mine notre société.

La non-violence est à distinguer en tant que philosophie, sagesse, et en tant que méthode d’action politique efficace. Un principe fondamental, c’est la cohérence de la fin et des moyens. Nos justifications de la violence invoquent une « fin qui justifie les moyens ». L’expérience montre exactement le contraire : des moyens injustes rendent injuste la cause qu’ils servent. La révolution communiste était une cause juste, mais menée avec des moyens théorisés de l’usage de la violence, considérée comme transitoire : on promettait des lendemains qui chantent pour faire accepter de souffrir au présent. Le violent fait de même, promettant toujours la paix pour demain. En réalité, « la vraie générosité à l’égard de l’avenir est de tout donner au présent » (Camus) On construit une société juste, fraternelle avec des moyens justes et fraternels. Affaire de réalisme, pour ne pas contredire les bons sentiments qui animent notre lutte. « La fin est dans les moyens comme l’arbre dans la semence » (Gandhi) Sa stratégie repose sur le constat suivant : si quelques milliers d’anglais peuvent imposer leur volonté à quelques millions d’indiens, cela n’est possible que par la coopération des indiens, leur résignation, leur obéissance aux lois de l’Empire Britannique. Gandhi va donc organiser la résistance. En 1989, la chute du mur de Berlin a été obtenue par la méthode la plus efficace : la non-violence. Démenti aux avis de l’époque qui opposaient les communistes plus difficiles à gérer, aux anglais (gentlemen) et aux américains (démocrates) alors que c’était Gandhi qui était le vrai gentleman, et Martin Luther King le vrai démocrate ! La non-violence a obtenu la chute du mur de Berlin parce qu’il était politiquement inconcevable de penser la victoire au bout du fusil lorsque c’est l’adversaire qui détenait tous les fusils.

Les enseignants sont très demandeurs de moyens pour résoudre les conflits sans violence. Il importe que la non-violence s’institutionnalise, sorte des ghettos des militants convaincus. Comme on a institutionnalisé la charité par l’hôpital…

La non-violence devrait nous permettre de relever le défi de l’universel, de transcender nos particularismes non par la domination – conception totalitaire de l’universel – mais par la rencontre de l’autre. C’est la violence qui rompt l’universel. Eric Weil, l’un des plus grands philosophes contemporains, disait : « l’autre de la vérité n’est pas l’erreur, mais la violence. » Car la non-violence est une exigence radicale de la vérité. En tuant au nom de la vérité, on tue la vérité. Nous sommes tous confrontés à ce défi de la violence, quelle que soit notre culture, notre tradition, invités à un double discernement (1) de tout ce qui dans notre culture justifie la violence (dans notre culture, pas celle de l’autre !) et (2) de tout ce qui dans notre culture invite au respect, à la bonté envers l’autre. Rupture et fidélité à faire chacun chez soi, pour nous rencontrer et inventer ensemble une culture de la non-violence. Il ne s’agit pas d’être ni optimiste – « un imbécile heureux » - ni pessimiste - « un imbécile malheureux. » (Bernanos). La violence n’est pas une fatalité, car toute entière construite de nos mains d’homme. Entre l’illusion de l’optimiste, et le désespoir du pessimiste, il y a place pour une espérance tragique, douloureuse, qui permette d’envisager un avenir pour nos enfants. « En entrant ensemble dans les vrais questions, nous finirons bien par entrer dans les vrais réponses » (Rilke)

Débat :
Le respect des êtres ne s’étend-il pas aux choses, qui sont « œuvres » de l’homme ou d’ « ailleurs » ?
La non-violence comme méthode inclue la possibilité de neutraliser les instruments de l’adversaire, non nécessairement par sabotage destructif, mais comme dé-construction. Cf. La Résistance en France contre les allemands, en particulier chez les cheminots (mise en panne de matériel, et parfois destructions ciblées de ponts).

Critères de "nécessité" de la violence ?
La non-violence absolue n’est pas possible pensait Gandhi, d’où la questions des limites, que Gandhi laissait au choix de la conscience personnelle : à chacun de prendre ses risques. Entre la lâcheté et la violence, Gandhi préférait le plus grand courage, celui de la violence, pour résister par le conflit à l’oppression britannique. Mais l’idéologie de la violence emprisonne dans le choix bipolaire entre violence et lâcheté. Nous ne sommes pas otages entre ces deux choix. Il n’y a pas de critères purement objectifs, même s’il y a des injustices caractérisées qui peuvent nécessiter la violence. Le meilleur moyen de reculer les limites, c’est de préparer les moyens de la non-violence. « S’efforcer de devenir tel qu’on puisse être non-violent. » (Simone Weil) Alors que nos sociétés surinvestissent en temps, intelligence, argent, les moyens de la violence. Si la non-violence est possible, elle est préférable. Si elle est préférable, à nous de la rendre possible. Il s’agit nous donner les moyens de mettre en œuvre la non-violence.

Un enfant, naturellement a-t-il tendance à entrer en conflit ? Que dire de la violence en famille et de ses conséquences sur les enfants ?
Dans l’histoire de nos sociétés, la violence physique a été considérée comme un moyen éducatif nécessaire. « Une bonne fessée n’a jamais fait de mal. » La violence domestique est considérable dans nos sociétés, et l’on peut difficilement intervenir parce que l’on ne sait pas toujours… Une médiation est nécessaire. La société, les institutions de police et de justice doivent pouvoir l’opérer, mais de manière non violente. Des sanctions sont nécessaires, mais mettre en prison des parents, ou des enfants, ne constitue pas une sanction qui réhabilite, qui resocialise : la prison est au contraire une école de délinquance, de récidive… Les conditions carcérales sont en France inacceptables ; un citoyen incarcéré devrait garder tous ses droits, et la société tous ses devoirs. Le « méchant » (étymologiquement, ‘mal tombé’, en parlant des osselets ou des dés) est le mal-chanceux, le mal-heureux ; il suffit de venir écouter ce qui se dit dans les tribunaux. En même temps, on ne peut laisser en liberté des délinquants sexuels susceptibles de nuire…

Comment situer où se situe la violence ou la non-violence, entre une grève des services publics qui fait violence aux usagers, des fauchages d’OGM perçus comme violents…?
Cela dépend de l’enjeu du danger ou non des OGM, avis relevant de scientifiques compétents… Le principe de précaution impliquerait de suspendre les expérimentations. Si la fonction de la loi est de garantir la justice, on peut désobéir à une loi injuste. Mais il y a des moyens non-violents pour cela : boycotter un magasin plutôt que de le saccager ; des grèves peuvent être violentes, ne serait-ce que par les slogans, les paroles qui s’expriment… La non-violence garde toute sa radicalité critique contre l’injustice, mais dans le respect des personnes, par exemple en se gardant de l’injure. Respect des personnes, irrespect de l’injustice. Convaincre l’opinion publique passe par une parole pacifique, une parole d’humour aussi (« Debré ou de force, nous aurons le Larzac », « Faite labour, pas la guerre »). Dans une méthode violente, on peut ajouter de la non-violence qui ajoute à son efficacité. Dans une méthode non-violente, aucune violence ne peut être admise. La première intifada était non pas une méthode non violente avec 5% de violence, mais une méthode violente avec 95% de non violence.

par Raphaël Bui publié dans : Amour
Lundi 19 septembre 2005
L'avenir, c'est l'autre

Xavier Lacroix, L’avenir, c’est l’autre, Cerf 2004, 238 p. 21 €

Quelle famille pour demain ? Qu’est-ce qu’être père ? Quelle éducation sexuelle donner ? Pourquoi se marier ? Existe-t-il un modèle chrétien ? Sur ces questions actuelles, le livre de Xavier Lacroix, époux, père de famille, philosophe, théologien, rassemble dix de ses conférences sur le couple, la famille, le corps, la différence… Nous avons eu la chance d'en suivre une à Rodez le 9 mai 2005, sur le thème : "L'amour suffit-il pour fonder une famille ?". En offrant une réflexion profonde et urgente, ce livre ouvre des chemins de bon sens, à la fois accessibles à tous et inspirés par la foi en ce Dieu à l'image duquel homme et femme sont créés : (futurs) époux et parents y liront l’intelligence d’un bonheur que dénie une culture ambiante de la confusion et du non engagement.

Pour aller plus loin, on trouvera sur le site "libertepolitique.com" l' intervention de Xavier Lacroix à propos des différentes formes d'organisation du couple (le 12 octobre 2005 auprès de la mission parlementaire sur la famille et les droits de l'enfant).

Vendredi 16 septembre 2005
Dieu est entré à l'hôpital (lien vers le site web d'Annie Bras) Annie Bras, Dieu est entré à l’hôpital, Témoignage d’une femme aumônier
Thélès 2005, 156 p. 16 €
 
« Dieu est entré à l’hôpital. » Y entre-t-il à travers cette originalité de notre laïcité française qu'est la présence de l’aumônerie catholique au sein de l'hôpital ? ou tout simplement à travers la présence du Christ souffrant en chaque personne souffrante ? Fierté du témoin ou humilité du serviteur ?
 
L’ambiguïté du titre est en fait significative de la visée ce livre-témoignage : rendre compte de l'expérience d’une transcendance qui se donne dans la relation aux malades, dans le contact avec leurs familles, dans la vie quotidienne aux côtés du personnel soignant d’un des grands hôpitaux de Toulouse, le CHU de la Grave. Expérience spirituelle profonde, où Dieu est en effet présent de part et d’autre de ce contact, au coeur de ces relations. Le livre d’Annie Bras tire sa substance du récit de ces rencontres : avec les malades atteints d’un cancer ou du Sida ou d’une affection plus bénigne, avec les familles confrontées au décès de leur enfant nouveau-né , avec des femmes – souvent seules – face à la perspective d’une interruption de grossesse, avec les personnes âgées en service gériatrique, avec ceux qui restent, et avec ceux qui repartent de ce lieu de vie, de travail, de deuil et d’espérance qu’est l’hôpital. Avec le personnel soignant également, auquel l'auteur, « femme, mère de famille, laïque… » a appartenu pendant plus de vingt-cinq ans à Rodez avant d’être nommée aumônier d’hôpital de 1998 à 2003 par Mgr Marcus.
 
C’est en s’effaçant derrière toutes ces personnes rencontrées à l’hôpital de la Grave, qu’Annie Bras exprime le mieux le rôle qui a été le sien à leur côté, avec une équipe de bénévoles très unis : dans ces pages, elle redonne la parole à quelques uns de ceux qu’elle a accompagnés ; elle réitère ce service qui a été l’essentiel du ministère confié par l’évêque de Toulouse, à elle et à l’équipe de l’aumônerie : écouter, et par cette écoute laisser advenir une parole humaine d’une exceptionnelle densité, dense de cette perception aiguë de la finitude de l’homme et de sa grandeur, que la souffrance et la proximité de la mort peuvent donner. Prendre le temps de l’écoute et d’une mémoire aimante de cette parole. Mais aussi oser une autre parole, adossée à cette Parole de vie qu’est l’Evangile, où l’on ne peut tricher devant celui qui est confronté aux enjeux les plus fondamentaux de son existence, où c’est le plus haut service de l’homme que de lui donner le Christ le rejoignant à l’extrême de sa finitude et de sa dignité.
 
C’est le cas lorsqu’il s’agit de célébrer des obsèques chrétiennes, et le livre rend compte de quelques unes des nombreuses célébrations qu’Annie Bras a présidées comme laïque à la chapelle de l’hôpital. Là se dit toute une pédagogie de la foi à travers le soin liturgique et le tact de la préparation, qui peuvent inspirer les équipe de laïcs en formation dans les diocèses pour l'accompagnement des obsèques. Le livre ne fait que survoler ce qu’un tel service suppose de travail, de fidélité, de présence, de logistique aussi. Les chapitres sur les obsèques ou celui sur « une journée à l’aumônerie » l’évoquent, mais en donnant presque une valeur monastique, comme allant de soi, à la régularité de ces visites aux malades, au vaguemestre, au Point Santé, et même au restaurant de l’institut du cancer Claudius Regaud, sans oublier l’ouverture et l’entretien de cette chapelle du Dôme sans laquelle Toulouse ne serait plus Toulouse.
 
Comme dans d’autres livres-récits d’accompagnement, on ressort de ce livre émerveillé par cet accroissement d’humanité que l’épreuve permet parfois, et qu’un accompagnement rend manifeste à ceux-là même qui vivent cette épreuve dans la nuit.
 

Kézako ?

TEXtes et images de la part d'un prêtre, faisant partie de ceux qui vonT A LA messe...

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