Mercredi 18 mai 2005

Evangéliser

Eloi Leclerc, Sagesse d’un pauvre, DDB, 1991 p.138

Jésus et ses apôtresLe Seigneur nous a envoyés évangéliser les hommes. Mais as-tu déjà réfléchi à ce que c’est qu’évangéliser les hommes ? Evangéliser un homme, vois-tu, c’est lui dire : Toi aussi, tu es aimé de Dieu dans le Seigneur Jésus. Et pas seulement le lui dire, mais le penser réellement. Et pas seulement le penser, mais se comporter avec cet homme de telle manière qu’il sente et découvre qu’il y a en lui quelque chose de sauvé, quelque chose de plus grand et de plus noble que ce qu’il pensait, et qu’il s’éveille ainsi à une nouvelle conscience de soi. C’est cela, lui annoncer la Bonne Nouvelle. Tu ne peux le faire qu’en lui offrant ton amitié. Une amitié réelle, désintéressée, sans condescendance, faite de confiance et d’estime profondes. Il nous faut aller vers les hommes. La tâche est délicate. Le monde des hommes est un immense champ de lutte pour la richesse et la puissance. Et trop de souffrances et d’atrocités leur cachent le visage de Dieu. Il ne faut surtout pas qu’en allant vers eux nous leur apparaissions comme une nouvelle espèce de compétiteurs. Nous devons être au milieu d’eux les témoins pacifiés du Tout-Puissant, des hommes sans convoitises et sans mépris, capables de devenir réellement leurs amis. C’est notre amitié qu’ils attendent, une amitié qui leur fasse sentir qu’ils sont aimés de Dieu et sauvés en Jésus-Christ.

 

 

Mardi 17 mai 2005

Les nuits de Lumière d'Eric-Emmanuel Schmitt

Luc Adrian

Article de Famille Chrétienne (26/03/2005 - n°1419)

A la veille de Pâques, le célèbre auteur d'Oscar et la dame rose et de L'Evangile selon Pilate témoigne de sa conversion au christianisme. Et raconte comment Dieu s'est révélé au cœur de ses nuits.

 

ConversionTout est large, chez lui. La poignée de main, le sourire couronné de fossettes, les épaules puissantes, la stature de bouddha du Caucase, les lèvres et le nez écrasés lors d'un match de boxe. Large et chic, la demeure, dans un quartier résidentiel de Bruxelles, décorée "branchée" dans les tons gris et blancs. Larges, sa bibliothèque et le piano où l'écrivain musicien, passionné de peinture, travaille Bach - "le meilleur antidépresseur". Large, la carte de visite qui essaierait de résumer l'état civil d'Eric-Emmanuel Schmitt, Lyonnais d'ascendance alsacienne, né le 28 mai 1960 à Sainte-Foy-les-Lyon, et son cursus brillant d'"horripilant bon élève" : bac mention très bien, lauréat du Concours général à 17 ans, félicitations du président Giscard à l'Elysée, Normale Sup', agrégation de philosophie, thèse brillante sur Diderot, etc.

 

Large, bien sûr, le public touché par le seul écrivain français à être entré dans le cercle restreint des dix auteurs les plus lus dans le monde. Larges et époustouflants, les émoluments engrangés par ce marathonien-sprinter de la plume qui, en quatorze ans, a publié vingt livres traduits dans trente-cinq pays, dont certains flirtent avec les huit cent mille exemplaires, en France comme en Allemagne.

 

Large et désirée, la notoriété de ce dramaturge dont les pièces se jouent à guichet fermé, interprétées par les Delon et les Weber de trente pays, parce qu'il a fait sien le mot de Molière : "Le théâtre est l'art de plaire". Large et épaisse, donc, l'envie suscitée par ce succès dans les cercles germanopratins : "intello populaire" lâchera un critique, irrité devant ce colosse doux qui sait tout faire, et d'abord faire passer des idées en racontant des histoires.

 

Large et profonde, la vulnérabilité de cet hypersensible qui nourrit son écriture de ses vibrations intimes, de ses émerveillements spirituels, de ses inquiétudes métaphysiques. Large, la moue bienveillante de l'intéressé quand on lui fait part de certains reproches de facilité et de convenance : "Si j'avais voulu plaire, je me serais vautré dans la violence, le sexe et la modernité. Mes sujets devraient faire fuir : Dieu, la maladie, la mort, le couple... Au début, d'ailleurs, personne ne voulait du Visiteur. Dieu qui visite Freud ? Des producteurs de télévision m'ont même supplié de ne pas en parler à l'antenne pour ne pas faire chuter l'audience !"

 

Large, étirée, généreuse, enfin, l'heure d'entretien accordée en cette fin de matinée, où cet athée devenu chrétien raconte, émerveillé, le merveilleux complot de Dieu pour venir le chercher.

 

 

 

Q : Bientôt, la nuit de Pâques. La nuit semble avoir une place privilégiée dans votre cheminement spirituel ?

Dans ma vie et dans mon œuvre. J'avais 11 ans lorsque, après la mort de mon grand-père, je suis devenu insomniaque. On m'avait dit : "Il s'est endormi pour toujours". Je ne voulais donc plus dormir ; le sommeil était pour moi associé à la mort. Toute ma culture vient de ces insomnies, de ces longues nuits de veille occupées à lire.

 

Q :  Vous racontez dans la préface de Mes évangiles une étonnante nuit vécue dans le désert.

En février 1989, je suis parti dans le Hoggar avec un groupe de dix personnes pour un voyage hygiénique et sportif. Nous descendions un jour d'une montagne lorsque j'ai pris la tête de l'expédition. J'ai progressé très vite, négligeant de vérifier mon trajet. Arriva ce que je cherchais sans doute : je me perdis. A sept heures du soir, la nuit tomba, le vent glacé se leva, je me retrouvai seul, sans eau, sans vivres...

Je me suis enterré dans le sable, sous un ciel qui me tendait des étoiles grosses comme des pommes. J'allais probablement mourir. Mais au lieu de ressentir l'angoisse et la peur, j'ai soudainement été inondé par une confiance tellement forte que je ne pouvais pas en être l'auteur.

 

Q :  Une "nuit de feu", comme dit Pascal ?

Oui, une nuit mystique durant laquelle j'ai vécu la rencontre avec un Dieu transcendant qui m'apaisait. Je me posais alors beaucoup de questions sur le mal, la souffrance des êtres, le pourquoi des choses, et là, j'ai soudain expérimenté que tout avait un sens, qu'il y avait un ordre, une intelligence. Je suis entré dans ce désert agnostique, j'en suis sorti croyant.

 

Q : Croyant et chrétien ?

Non, pas encore chrétien. C'était une expérience mystique de l'Absolu mais ce Dieu n'appartenait à aucune religion. Pour la bonne raison que je n'avais aucun cadre religieux dans lequel recevoir une telle "intrusion" spirituelle : j'avais grandi athée - un athéisme basique, "pépère" - dans une famille athée, dans une culture athée, suivant des études de philosophie dans un Paris devenu complètement matérialiste.

Cette expérience a suscité, à mon retour, une curiosité insatiable pour les grands textes fondateurs des différentes religions. J'ai commencé, comme beaucoup, par le bouddhisme - on a une méfiance aujourd'hui pour les vieilles religions installées, alors que le bouddhisme conserve des relents sympathique de spiritualité de contrebande -, puis l'islam, le soufisme, le judaïsme...

Une nuit enfin, j'attaque les quatre Evangiles, que je n'avais jamais lus. Je les "avale" l'un après l'autre. Et là, le choc. Je suis bouleversé par l'histoire de ce charpentier mort sur une croix faite par un autre charpentier, par le destin de cet homme qui ne parle que d'amour et qui ne récolte que la haine, capable d'affirmer l'amour jusqu'au sacrifice de soi et au supplice de la croix.

Un élément aussi me touche de près : Jésus ne cherche pas le bonheur...

 

Q : Ses Béatitudes ne sont-elles pas des conseils de bonheur ?

Ce sont des valeurs qui, selon moi, valent bien plus que ce que nous appelons bonheur. Et le Christ a affirmé ces valeurs jusqu'à son propre "malheur". Le christianisme n'est pas une philosophie du bonheur - c'est bien ce que lui reprochent ceux qui Le haïssent, Nietzsche et compagnie -, c'est une religion du Salut.

Enfin, je constate que ces quatre textes comportent des contradictions. Loin de me repousser, cela m'attire. Ces quatre récits qui ne racontent pas tous la même chose, c'est tellement énorme que ça doit être vrai. Il s'est vraiment passé quelque chose...

Je ne suis pas devenu chrétien cette nuit-là, mais ce fut la première fois où j'ai plongé dans le christianisme. A partir de ce moment, le Christ est devenu pour moi une obsession. Une figure qui m'interpelle, me fascine, m'attire...

 

Q : Une figure, pas encore une présence ?

Exactement. Sans doute encore un Christ pour philosophe - comme pour Spinoza, le "philosophe suprême". J'ai commencé ainsi. Croire, c'est voir autre chose qu'une figure...

 

Q : Cette obsession du Christ, vous l'avez "soignée" comment ?

Je me suis mis à lire, à travailler les textes, aussi bien ceux qui démolissaient le christianisme que ceux qui l'élaboraient. Au bout de quelques années, j'ai dû m'avouer qu'aux deux questions fondamentales qui font un chrétien - l'Incarna-tion et la Résurrection -, je répondais : oui, je crois !

Mais cela s'est fait sans moi... J'étais devenu chrétien, et c'était une drôle de nouvelle parce que je ne m'y attendais absolument pas. Je venais de si loin ! Une révolution silencieuse s'était fomentée à l'intérieur de moi, presque à mon insu. Je l'ai exprimée publiquement dans L'Evangile selon Pilate.

 

Q : Un nouvelle naissance ?

J'ai l'habitude de dire que j'ai eu une naissance de chair en 1960, et une naissance d'esprit en 1989. L'homme que je suis est vraiment né lors de cette nuit dans le désert ; du coup, l'écrivain aussi, puisqu'il est l'expression de l'homme. Cela ne veut pas dire que je suis content de tout ce que j'écris aujourd'hui, mais je le revendique. Alors qu'auparavant mon don était au service du vide et de rien.

 

Q : Vous écriviez déjà avant ces "révélations" ?

J'ai toujours écrit. Mon premier roman, à l'âge de 11 ans : il n'y avait plus d'Arsène Lupin dans la bibliothèque familiale ? J'ai rédigé une nouvelle aventure. Ma première pièce de théâtre à 16 ans, car mes copains de lycée ne savaient plus quoi jouer. Etc.

Mais il s'avère qu'entre 20 et 30 ans, il y eut en moi un affrontement entre le cœur et l'intellect : l'imagination débordante de l'écrivain spontané que j'avais été dans l'adolescence a tout d'un coup été asséchée par les analyses conceptuelles du jeune philosophe. Les deux hémisphères du cerveau étaient en lutte ! Je tentais vainement de concilier les pouvoirs de création de mon imagination et les pouvoirs d'analyse de mon intellect, mais je n'y arrivais pas.

Or j'ai reçu, durant cette nuit au désert, une grâce d'unité intérieure : j'étais enfin "harmonisé". L'analyse de mon intelligence était irriguée par le cœur et l'imagination ; j'allais pouvoir mettre mon don d'écriture au service de valeurs auxquelles je croyais.

 

Q : De là à parler au nom de Dieu...

Je n'ai jamais parlé au nom de Dieu ! Mais s'il avait pu m'arriver un événement aussi important que cette révélation, certaines choses aussi importantes ne pouvaient-elles pas passer par moi ? Je me suis senti une légitimité d'interprète, de scribe. C'est la seule que je revendique. Je ne suis ni prophète, ni théologien, mais romancier : je dis ma vérité, "mes évangiles", à travers une fiction. Il faut m'interroger pour ce que je suis, pas plus : un écrivain capable de brosser des thèmes spirituels ; un athée devenu chrétien qui n'est qu'au début d'un chemin qu'une mystérieuse prescience me fait voir comme guidé par une infinie bienveillance.

 

Q : A propos de scribe, ne vous êtes-vous pas identifié au personnage de Pilate ?

Oui. Il représente pour moi l'homme moderne : celui qui ne veut pas entendre parler de cette histoire juive, et s'en lave les mains. "Quoi ! Un type qui meurt sur la croix et qui ressurgit trois jours après ? A d'autres !" Ce fut ma réaction durant des années : on m'avait fait le coup du Père Noël, on n'allait pas me faire le coup de Jésus !

A la suite de ces "révélations", alors que je venais d'un monde où l'on avait la réponse avant même de s'être posé la question, je me suis interrogé : le Christ a-t-Il existé ? Qui était-Il ? Que disait-Il ? Pilate, le Romain, l'homme moderne, le critique qui reste prudemment à l'extérieur, devenait pour moi l'enquêteur idéal. Je me suis transformé en lui, ou plutôt, il s'est transformé en moi...

 

Q : Vous lui supposez votre propre itinéraire ?

Pilate est de plus en plus ébranlé. Chaque fois qu'il apporte une rustine rationnelle à cette énigme, elle saute ! Plus il avance, plus le mystère s'épaissit... A la fin, il n'est pas converti, mais il est dans la reconnaissance qu'il s'est passé quelque chose et qu'un mystère le dépasse. Il est au seuil. Sa femme, elle, a fait le saut de la Foi - ce qui est historiquement probablement exact.

L'Evangile selon Pilate bouleverse beaucoup d'athées. Je reçois de nombreuses lettres me disant : "Merci, je me pose enfin la question que je ne m'étais jamais posée..."

 

Q : Vous croyez en la Résurrection, mais le Christ est-Il vivant dans votre vie ?

Compliqué... Difficile de répondre. Il y a ce que je crois et ce que le petit bonhomme que je suis arrive à vivre - qui est bien en dessous. La vie du Christ m'est donnée comme un idéal, mais le propre d'un idéal est d'être inaccessible. L'"imitation de Jésus-Christ" est ma tâche quotidienne, mais c'est, en tant que telle, une tâche impossible même si elle est passionnante. Je Le trahis chaque jour. Je ne suis pas saint même si c'est le seul idéal que j'aimerais revendiquer. Je crois avec Bernanos qu'"il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints".

 

Q : Avez-vous besoin d'une Eglise ?

La vie est longue - spirituellement parlant, s'entend - et pleine de surprises, j'en suis le témoin émerveillé. Je ne peux donc vous dire ce que je vivrai demain. Pour l'instant, je suis un chrétien sans Eglise. J'ai une vie spirituelle, pas encore une vie religieuse. De temps en temps, je ressens le besoin de lien avec les autres, d'être relié - c'est le sens du mot "religion". Le besoin de rites, de célébration également ; alors, je vais suivre un office - une messe le plus souvent -, en catimini. Mais je profite de ma situation d'extériorité.

C'est d'ailleurs davantage une réaction par rapport à notre monde que par rapport à ma Foi. Je me dis : "Au fond, reste un électron libre du christianisme, et tu pourras exprimer certaines choses que tu ne pourrais dire si tu appartenais à telle Eglise..." Quelque part, il y a un confort dans cette indépendance. Mais qu'en sera-t-il demain ?

 

Q : Dieu a monté un sacré "complot" pour aller vous toucher, Il n'a peut-être pas fini de vous visiter ?

(Eclat de rire.) Je pressens que ça n'est que le début d'une belle histoire. Je sais d'ailleurs que si j'arrêtais l'écriture, je plongerais dans une vie religieuse...

 

Q : Monastique ?

Un ordre actif. Le seul choix pour moi, en dehors de l'écriture, ce serait ça... Un don total de moi-même. Pour moi, il n'y a rien de plus beau. Cela justifie une vie.

Mais pour l'instant, j'ai reçu un talent, celui d'écrire et d'imaginer, je tente de le faire fructifier. Tout ce qu'on a reçu, il faut essayer d'en être digne : la vie, ses dons, l'amour que certains nous donnent... On n'a rien fait pour le mériter mais on passe sa vie à essayer de le mériter. Je ne vais pas mettre ce talent dans ma poche, mon mouchoir par-dessus, alors qu'écrire me rend heureux, soyons franc !

 

Q :...Et vous savez ce qui arrive, dans la parabole évangélique, à celui qui enfouit son talent ?

Cela se termine plutôt mal, n'est-ce pas ? (rire.) Mais si je n'avais pas ce don d'écriture, ou si je n'avais plus rien à dire, ou si je commençais à me répéter - ce qui pourrait survenir dans quelques années -, je choisirais une vie consacrée au dévouement total. C'est un idéal que je caresse... et que je ne fais d'ailleurs que caresser, parce que je m'accroche sans doute à ce don pour rester où j'en suis !

 

Q : Pourriez-vous vous détacher de la richesse, du pouvoir, de la notoriété, de tous ces biens acquis grâce à ce don reçu ?

(Silence.) Disons que je ne suis pas satisfait de mon attitude. Et disons que cela devient très intime et que je ne souhaite pas en dire plus. (Silence.)

 

Q : Les Evangiles vous semblent tellement "énormes" qu'ils ne peuvent que vous paraître vrais. Ce que les catholiques appellent "Eucharistie" et "Présence réelle", n'est-ce pas aussi énorme ?

Je vois la messe pour l'instant comme une représentation de théâtre... mais il n'y a rien tant que j'aime que le théâtre ! Une tragédie symbolique à laquelle on fait semblant de croire... et on y croit. Il se passe quelque chose qui nous nourrit.

 

Q : Et si c'était vraiment vrai ?

... Là, j'avoue mes limites. Mais sans doute ne suis-je point au bout de mes surprises ?

 

Q : Vous parlez souvent d'un "Dieu caché". Pourquoi ne pousserait-Il pas la folie à s'offrir dans un morceau de pain ?

Je suis très pascalien et je crois en effet que Dieu se cache. Il n'est pas visible et matériel comme un objet du monde, mais Il n'est pas absent pour autant. Il est le sens, le centre, la direction. Dieu est présent au minimum sous la forme de sa question chez l'athée et de son affirmation chez le croyant. "A l'intérieur de moi, je trouve plus que moi", dit saint Augustin.

 

Q : Dans votre pièce Le Visiteur, Dieu dit à Freud : "Tu voudrais un Dieu devant qui on se prosterne mais pas un Dieu qui s'agenouille". Est-ce le Dieu que vous trouvez en vous ?

C'est le Dieu que nous célébrons durant ces jours saints : le Dieu qui s'agenouille devant l'homme et lui lave les pieds ; le Dieu qui meurt de la haine de l'homme ; enfin, le Dieu qui sauve l'homme, que nous fêtons durant la grande nuit de la Résurrection.

Ce n'est pas la toute-puissance de Dieu qui me fascine mais plutôt son impuissance : Dieu a mal à cette humanité qui choisit le Mal au lieu du Bien. Le Christ ne vient pas nous débarrasser du mal comme on le ferait d'un "lot" de vieilles chemises. Il nous montre que Lui-même, qui n'a jamais fait le mal, ne peut pas vivre sans avoir mal. Il montre qu'une vie humaine ne peut s'accomplir sans souffrance et sans douleur, et Il vient lui donner un sens supérieur : mieux vaut l'amour que la haine, l'altruisme que l'égoïsme. Il nous dit : "N'ayons pas peur de l'autre dans ce monde construit sur la peur, aimons-nous les uns les autres, changeons nos cœurs, passons de la crainte à la confiance et construisons dès maintenant le Royaume de Dieu"...

C'est énorme, sans doute impossible, mais y a-t-il un plus beau programme ?

 

Q : Toujours dans Le Visiteur, Dieu dit encore à Freud : "S'il n'y avait pas ta faiblesse, par où pourrais-je entrer ?" Cette phrase est le fruit de votre expérience ?

J'ai été cet homme orgueilleux qui pensait pouvoir se passer de Dieu, et Il est venu me visiter dans ma faiblesse. Il y a dans Le Visiteur une vraie méditation sur l'orgueil contemporain, qui fut le mien. Au XXe siècle, l'homme a vraiment voulu se débarrasser de Dieu. Du coup, il s'est vu, dans une projection faustienne qui abolissait toute transcendance, comme la seule intelligence dans l'univers, le seul donateur de sens, l'unique créateur des valeurs. On en a recueilli les fruits : ce siècle de l'arrogance fut le plus criminel et le plus cruel de notre Histoire. Les totalitarismes du XXe siècle, le nazisme et le communisme, étaient des idéologies athées, ce qui les a rendus encore plus meurtriers.

 

Q : Le XXIe siècle ne sera-t-il pas celui du désespoir ?

Il sera peut-être celui de l'humilité et de l'acceptation de la fragilité. Je crois aujourd'hui que se concevoir fini dans un univers infini, petit dans un univers qui nous dépasse, comme une "petite lumière" de sens dans un univers qui n'est pas absurde mais mystérieux, est une attitude juste. C'est l'attitude du chrétien.

Il y a eu de l'orgueil dans la chrétienté, mais le christianisme moderne me paraît plus humble. J'aime sa vision tragique de l'existence qui intègre la douleur et en même temps donne des raisons d'espérer. Cette espérance ne peut se confondre avec une arrogance, ni cette Foi avec un savoir.

 

Q : Vous évoquez la fragilité mais aussi la force de l'enfant face à la mort dans Oscar et la dame rose. Qu'est-ce qui vous y a mené ?

Comment croire encore en Dieu devant l'agonie d'un enfant ? La fameuse interrogation de Dostoïevski m'a longtemps hanté. Je l'avais prise à mon compte et j'ai essayé, en philosophe, d'en sonder les présupposés. Il y a effectivement un scandale devant une vie si brève, mais qui nous a dit que la vie devait être longue ? Personne. On s'indigne que la promesse ne soit pas tenue, mais elle n'a jamais été faite. On considère la mort comme une punition, mais être vivant, c'est mourir. La mort fait partie intrinsèque de la vie.

Puis il y avait mon expérience personnelle, sur laquelle je ne m'attarderai pas trop. Disons seulement que j'ai été en danger, j'ai été atteint d'une maladie grave et mortelle, j'ai éprouvé l'effroi devant la mort. Il se trouve que j'ai été guéri. Ce n'est pas la guérison qui m'a changé, mais la traversée de l'effroi. Alors je me suis promis d'écrire sur ce thème.

 

Q : Pourquoi avoir choisi un enfant comme héros ?

J'avais pu admirer en de nombreuses occasions, notamment en visitant des enfants à l'hôpital avec mon père, la lucidité paisible des enfants devant la mort, tandis que les adultes sont tellement effrayés qu'ils ne parviennent pas à en parler, tels les parents d'Oscar.

Puis il y avait toutes ces paroles que j'avait manquées dans ma vie, ces gens qui m'annonçaient qu'ils allaient mourir et que je ne voulais pas entendre, et je me débarrassais de leur souffrance avec des mensonges du type "tu vas voir, ça va aller mieux", en brandissant un optimisme de façade pour protéger mon égoïsme.

Enfin, qu'avons-nous tous comme point commun ? On a tous eu 10 ans. Et comme Oscar, par le subterfuge de l'écriture, vit en fait dix ans par jour, chacun allait pouvoir s'identifier, à tous les âges de la vie.

 

Q : Quelle épitaphe aimeriez-vous voir inscrite sur votre tombe ?

La dernière phrase d'Oscar : "Seul Dieu a le droit de me réveiller".

 

Q : Qu'imaginez-vous que Dieu vous dira quand Il vous accueillera ?

"Viens, il y a du monde qui t'attend." Mon rêve, c'est effectivement de Le retrouver. Si j'aborde la mort comme un grand mystère, mon attirance pour Dieu n'a rien à voir avec la peur. Je ne suis pas allé chercher un antidote. Lors de cette nuit dans le Hoggar, j'ai "appris" que je ne devais pas craindre la mort ; j'ai reçu, comme le désert reçoit l'eau, la certitude que ce serait une bonne surprise. Cela me suffit. Je crois à l'infinie Bienveillance.

 

Q : Quelle est la valeur qui vous paraît essentielle dans votre vie d'homme ?

L'humilité. C'est une lutte permanente dans un métier où, comme le disait Valéry, "on est en quête d'approbation perpétuelle", où l'on nous demande d'être égocentré au maximum, où les attitudes "humbles" sont interprétées comme des postures de faiblesse, d'abandon, de non-conviction... Oui, l'humilité. L'orgueil a fait suffisamment de dégâts !

 

Q : Un crucifix, cela vous fait quel effet ?

Cela me glace. C'est une image d'une extrême violence, que j'ai beaucoup de mal à regarder. J'en ai un dans ma chambre... dans un placard. Il y a des gens qui peuvent lire ou repasser en écoutant du Mozart, moi je ne peux pas ; de même, je ne pourrais pas vivre, écrire et dormir avec un crucifix au-dessus de ma tête. Quand je le regarde, je ne peux pas faire autre chose, c'est trop fort. C'est la nuque penchée du crucifié qui me touche spécialement : le mouvement d'un consentement empli de douceur, au sommet d'un corps qui s'écroule sous les coups de notre bêtise et de notre violence.

 

Q : Y a-t-il un saint avec lequel vous vous sentez en affinité ?

Charles de Foucauld. D'abord, c'est un converti. Et un converti qui n'a jamais voulu convertir : sa Foi irradiait tellement qu'il touchait les gens mais en respectant infiniment leur cheminement. De plus, il portait un intérêt nourri pour l'autre : sa passion pour les Touaregs est extraordinaire. Enfin, sa vie m'attire, partagée entre la solitude érémitique de l'Assekrem, et l'activité trépidante de Tamanrasset.

C'est sans doute Charles de Foucauld qui m'a mené au Christ. Cette fameuse nuit de février 1989 s'est déroulée entre Tamanrasset et l'Assekrem, sur ses pas. J'avais choisi cette destination secrètement parce que j'étais déjà fasciné par cet homme, quoique athée. Hasard ou rendez-vous ? C'est l'éternelle question. Si j'ai un destin, il prend la voie de Charles de Foucauld.

 

Q : Est-ce que sa prière : "Père, je m'abandonne à Toi...", pourrait être la vôtre ?

Pour l'instant, je n'en suis pas capable. Je suis spirituellement un enfant de 6 mois qui vit en même temps une découverte émerveillée et en même temps ne veut pas grandir trop vite.

Ma prière préférée, pour l'heure, est la plus universelle : le Notre Père. Je l'ai apprise de façon mécanique et je m'en suis moqué, enfant. Plus tard, je l'ai plagiée pour une version matérialiste dans ma pièce Golden Joe. Je l'imagine ainsi récitée chaque soir par une riche héritière : "Notre Père le Dollar / Que votre cours soit respecté / Que votre règne dure / Donnez-nous aujourd'hui notre vison du jour / Effacez nos crédits comme nous le réclamons à tous nos débiteurs / Et délivrez-nous des pauvres. Amen." Ce n'est pas pour m'en moquer, mais de ce monde idolâtre dont je viens. Le Notre Père a pris aujourd'hui un grand sens dans ma vie.

Mardi 17 mai 2005

Ecritures (photo tirée du site de l'exposition "Torah, Bible, Coran") - cliquer sur cette photoLa Bible est plus qu’un livre, c’est une bibliothèque. Mieux, c’est un réseau de textes fonctionnant à la manière d’un hypertexte, avec des liens dynamiques, avec des renvois multiples d’un texte à l’autre, que les notes de bas de page ou en marge de nos bibles nous révèlent. L’analogie avec le web s’arrête là, car se priver de cliquer sur ces liens, ce n’est pas seulement laisser de côté des informations certes complémentaires mais finalement autonomes, c’est aussi manquer le surcroît de sens que le rapprochement de ces textes produit dans le cœur du lecteur croyant de la Bible, dont la lecture est d’abord mémoire d’événements de salut. Parce que tel événement de salut renvoie à tel autre, la moindre analogie entre l’un et l’autre, signalée par une allusion, par des thèmes ou par des mots identiques, éveille la mémoire attentive du croyant, et par suite sa reconnaissance : « C’est le Seigneur ! » (Jn 21,7). L’expérience d’événements analogues conduit alors le peuple d’Israël à écrire une histoire du salut, avec un classement apparemment chronologique des événements. Mais ce classement des textes est aussi perturbé par les relectures multiples d’un même événement, et plus particulièrement celui de Pâques, donnant lieu à des variations sur le même thème, traduites en plusieurs textes, ou au contraire enchâssées dans le même texte, en autant de couches rédactionnelles qu’une exégèse historico-critique essaiera de démêler. Pâques est pour Israël le mémorial annuel de la première Pâques, de la libération de la captivité en Egypte par l’intervention décisive de Dieu pour son peuple. Cette délivrance de l’Exode qui s’actualise dans chaque Pâques annuelle est aussi invoquée chaque fois qu’Israël subit d’autres esclavages et qu’il fait l’expérience d’un salut qui ne lui vient que de Dieu. Aussi, l’Ancien Testament, en tant qu’histoire de salut apparaît comme une succession de relectures, de réinterprétations de cet événement fondateur aux implications présentes et futures. Cette complexité des Ecritures ne nuit pas au projet de mémoire croyante des événements de salut. Elle est au contraire une nécessité pour rendre compte du salut dans sa dimension historique, d’une manière qui dise à la fois sa cohérence dans le temps – la fidélité de Dieu d’Israël à lui-même et à son Alliance - et en même temps dans sa nouveauté - la liberté imprévisible du Seigneur qui est maître de cette histoire. Il y a donc récit, orienté dans le temps vers un salut homogène avec les expériences passées de salut dont on fait le récit ; et en même temps, ce récit est pluriel – au contraire d’une démonstration scientifique, d’une tragédie ou du roman d’un auteur unique où tout converge vers une solution unique - car ces expériences restent partielles, elles ne sont que les figures de ce qu’elles promettent et ne sauraient en elles-mêmes suffire à déduire à l’avance la forme du salut promis. C’est ce double aspect de cohérence et de liberté qui permet de parler d’un accomplissement des Ecritures et de les interpréter typologiquement. Que ce soit dans la 1ère alliance ou dans l’ultime acte de révélation et de salut qu’est Jésus-Christ, l’événement de salut, quel qu’il soit, est cohérent avec ce qui le précède ; il est même espéré, attendu ; et pourtant il relève d’une nouveauté inattendue. En faire l’expérience, c’est à la fois vérifier la pertinence des figures qui l’annonçaient, et en même temps accueillir une révélation nouvelle. Celle-ci jette alors sur les figures de salut, sur l’Ecriture, sur les récits passés de l’histoire sainte dans ce qu’ils ont de plus sacrés, de plus "intouchables", une lumière qui autorise à en user comme matériau d’un nouveau récit de salut. A en user jusqu’à les amplifier, à les complexifier avec surcroît de sens, voire à les déformer, au point que le lecteur peut être tenté de s’interroger sur la pertinence du recours à telle Ecriture passée pour le nouveau récit. Il peut même être tenté de ne lire dans ces correspondances entre Ecriture et événements, qu’artifices littéraires, prophéties ex eventu, emploi abusif de formules d’accomplissement déformant les faits pour les faire rentrer dans un cadre de pré-compréhension. Il s’agit en réalité de lire dans ce processus d’amplification, moins une exagération des événements passés, ou une adaptation du récit des faits présents aux formules antérieures du langage biblique, qu’une maximalisation de l’ampleur des événements futurs attendus, un renforcement de l’attente de l’accomplissement : si les événements passés de salut ont eu telle forme, combien plus celui promis à la fin des temps doit-il récapituler tout ce qui n’en a été que la préfiguration. Orientation foncière vers l’avenir, plutôt que souci de correspondance entre événements du passé proche et lointain. On retrouve cette Ecrituresorientation dans ces commentaires théologiques que sont les targum, ou les midrash qui semblent négliger la vérité historique des faits passés pour accentuer la valeur de leur sens actuel ou futur. Cette liberté dans l’usage du passé résulte de l’orientation foncière d’Israël vers l’avenir, qui fait mettre le mémorial du passé au service de cette ouverture, et qui autorise bien des enjolivements à motif théologique ou moral. La littérature apocalyptique (AT et intertestamentaires) fonctionne dans le même sens, en soutenant l’espérance des croyants persécutés, par le rappel du passé pris comme modèle de ce qui doit advenir. Cet eschatologisme propre à Israël puisqu’il est entouré de cultures à temps cyclique, va dans le même sens que son refus viscéral de toute idolâtrie : l’attente du Dieu qui vient, de son intervention définitive pour Israël ne saurait être comblée par une représentation temporelle ou une manifestation historique du divin. Dans cette attente messianique qu’aucun accomplissement historique (juge, roi, prophète...) ne satisfait pleinement, Israël s’ouvre toujours plus à une récapitulation de toutes ses expériences de rencontre avec Dieu, mais telle qu’elle ne peut être conçue qu’à la fin des temps, au delà de l’histoire. On attend celui qui sera à la fois le nouveau Moïse, le nouveau David, le nouvel Elie, le nouveau prophète... mais aussi le serviteur souffrant, la sagesse en personne etc... Devant l’impossible synthèse de ces figures juxtaposées dans l’Ancien Testament, et attendant leur unité dans le Messie eschatologique, la tentation existe d’avoir une conception si transcendante de Dieu qu’on lui refuse la possibilité de se manifester historiquement, et qu’on ne puisse avoir accès à lui que par une « élévation » apocalyptique au dessus de l’histoire qui rendrait négligeable tout ce qui a lieu dans ce monde [1]. On risque alors d’être tellement polarisé sur cette glorieuse fin des temps, qui sera aussi la résurrection des justes, que l’on en devient inattentif à l’humble présence de Dieu à l’œuvre dans le temps. L’attente eschatologique reste première : les thèmes et les figures, les mots et les récits bibliques sont paroles de Dieu, certes, mais en tant qu’ils pointent tous en direction du Messie à venir. A ce titre, ils lui sont relatifs ; ils ont beau être inlassablement mis en relation les uns avec les autres, être analysés via targum, interprétation allégorique, rabbinique ou cabalistique... de manière toujours plus complexe ou imagée pour leur faire donner du sens, Israël les conserve en fait comme autant de trésors sans rapport évident les uns avec les autres, comme autant de pièces détachées dont il manquerait le plan d’assemblage. Et le Talmud, qui est l’équivalent juif du Nouveau Testament, ne change rien à cette attente. L’attention croyante d’Israël se concentre ainsi successivement sur (1) l’intervention de Dieu dans l’histoire, à travers tel événement de salut, (2) l’attente d’une intervention future de Dieu dans l’histoire, qui intègre toutes les caractéristiques passées – ce serait le propre du prophétisme – et les récits jouent bien sur des formules d’accomplissement, et enfin, devant l’impensabilité d’une telle intégration dans l’histoire, (3) l’attente d’un temps nouveau, eschatologique, apocalyptique, en rupture avec le temps de l’histoire, car intégrant toutes les figures apparemment contradictoires de l’histoire sainte. Si accomplissement des Ecritures il y a, ce n’est donc pas seulement en vertu d’une analogie de fait entre les événements historiques de salut, ou en vertu de la lumière portée par les événements postérieurs sur ceux du passé et réciproquement, mais dans le cadre de l’attente d’un événement ultime, impensable, qui récapitule toute l’histoire du salut. De la sorte, si les formes d’accomplissement des Ecritures de l’Ancien Testament ont une valeur qui va au-delà du procédé littéraire ou de la relecture de l’histoire sainte d’Israël, c’est parce qu’elles sont elles-même la préfiguration d’un événement réel qui soit l’accomplissement des Ecritures par excellence. Cet événement, c’est la Pâques de Jésus-Christ. Tout accomplissement – partiel – des Ecritures renvoie à cette Pâques.

 

[1] Il en sera ainsi lorsqu’Israël ne saura reconnaître le Christ présent en Jésus de Nazareth dans son histoire. A cette tendance spiritualisante, s’oppose le courant sapientiel, mais aussi celui du judaïsme pharisien qui valorise les oeuvres concrètes de la vie de tous les jours ou du culte, de la fidélité à la loi comme lieu sinon comme condition d’accès à Dieu.

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