Homélie de Mgr Bellino Ghirard (extraits)
pour la Fête du Christ-Roi et la Confirmation de 55 jeunes des collèges de l'Enseignement Catholique de Rodez, Cathédrale de Rodez, Dimanche 20 novembre 2005
Trois grands signes nous sont donnés aujourd’hui :
· la fête de Jésus, Roi de l’univers ;
· votre confirmation qui est la venue de l’Esprit Saint sur vous, jeunes ;
· et la journée du Secours Catholique.
L’Eglise met sur notre route ces signes comme les pierres du Petit Poucet pour nous faire trouver le chemin vers Dieu, et le chemin vers les autres. Et nous recevons une lumière forte par l’Evangile de ce jour qui résume bien notre vie chrétienne : il n’y a pas d’amour de Dieu sans amour du prochain. Nous nous répétons cette phrase de Jésus dans l’Evangile : « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. » Mais il y a aussi son contraire : « Chaque fois que vous ne l’avez pas fait, à moi non plus, vous ne l’avez pas fait. »
L’Esprit Saint va nous aider à faire ce discernement sur notre comportement, et l’appel à la générosité que nous lance le Secours Catholique s’enracine aussi dans ces paroles de Jésus : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger. J’avais soif, et vous m’avez donné à boire. J’étais un étranger, et vous m’avez accueilli. J’étais malade et en prison, et vous êtes venus me visiter. »
Dimanche dernier a été béatifié un français qui est cher à nos cœurs, le père Charles de Foucauld, qui disait quand il était au milieu des musulmans à Tamanrasset : « Mon apostolat doit être l’apostolat de la bonté. En me voyant, on doit se dire : "Puisque cet homme est si bon, sa religion doit être bonne." Je voudrais être assez bon pour qu’on dise : "Si tel est le serviteur, comment donc est le Maître ?" »
Pour Charles de Foucauld, ce Maître, c’est Jésus, qui aujourd’hui est célébré en ce dernier dimanche de l’année liturgique : Jésus-Christ, Roi de l’univers, à qui appartient toute la Création et toute l’humanité. Charles de Foucauld nous permet par sa réflexion de comprendre le sens de la fête du Christ-Roi. Si tel est le serviteur, comment doit être ce Maître qu’est Jésus ? Un Roi de la bonté, de la générosité, de l’amour. Il l’a tellement prouvé en venant habiter chez nous comme le rappelle la fête de Noël, mais aussi par sa mort sur la Croix pour nous sauver – la Croix qui est un curieux trône, qui nous apporte la vie éternelle – mais aussi tous ses gestes vis à vis des malades, des lépreux, toutes les guérisons des corps et des cœurs. Jésus veut être plus que le roi de l’univers, il veut surtout être le roi de nos cœurs.
Dans vos lettres, il me semble que vous avez compris qu’il y a une première nécessité : celle de mieux connaître Jésus dans tout ce qu’il a fait de beau, de bien, de généreux… et qu’ensuite, il nous sera plus facile de l’imiter. Je cite quelques passages, mais auparavant, je voudrais relever ce bel étonnement de l’un d’entre vous :
Quand j’étais petit, j’aimais voir mon papi prier devant le tableau de Sainte Marie et de Jésus. J’aimerais donc recevoir la confirmation pour renforcer ma foi en Dieu.
J’ai compris que certains temps forts à Lourdes, à Malet, à Conques ou la participation à tel ou tel mouvement vous ont beaucoup, beaucoup aidés à progresser dans la foi :
Le pèlerinage à Lourdes organisé par le collège m’a fait prendre conscience à quel point la foi était importante pour moi.
Le week-end du 14 au 16 octobre avec quelques élèves de mon collège, nous sommes allés à Lourdes. C’était la première fois que j’y allais. Nous avons eu des témoignages extraordinaires : comme cette jeune femme qui devient religieuse, comme ces alcooliques qui s’en sont sortis avec l’aide de la Vierge Marie.
Les camps du MEJ m'ont également apporté sur le plan spirituel. J’ai appris à prier, et à confier mes activités quotidiennes au Seigneur.
Ma foi, je voudrais l’agrandir pour laisser plus de place à Dieu.
J’espère que ma confirmation va me faire avancer à grands pas dans le chemin de la foi.
Je désire être confirmée, car c’est une occasion pour moi de continuer à cheminer sur la route de Jésus.
C’est une route qui continue jusqu’à la fin de sa vie, mais sur laquelle nous sommes précisément accompagnés par l’Esprit Saint :
J’ai déjà fait un bout de chemin avec Dieu, et j’aimerais le continuer. Je crois en Dieu et j’espère y croire toute ma vie, car je sais qu’il sera toujours là dans mes moments de tristesse, de joie, de malheur et de bonheur.
Comme vous avez raison de dire tout cela – et je me permets donc d’insister sur cette première conviction : un chrétien, c’est donc quelqu’un qui prie, qui se nourrit de la Parole de Dieu et de l’Evangile… L’archevêque de Lyon, Mgr Barbarin, a fait distribuer 500.000 Nouveaux Testaments dans son diocèse. Je redis encore certaines de vos expressions :
J’ai pris la décision de faire la confirmation car je sais que dans la vie, on peut toujours compter sur Dieu et donc j’ai voulu me rapprocher de lui pour essayer de mieux le connaître.
J’aimerais être confirmée pour avoir la chance de mieux connaître Dieu, de consolider ma foi et continuer ma démarche vers la vie chrétienne.
Il est parfois difficile d’assumer ma vie chrétienne, surtout face aux jeunes de mon âge où je me sens incomprises. C’est pourquoi le soutien de l’Esprit Saint est indispensable. Je veux donc continuer ma route vers la foi chrétienne.
Pendant la préparation à la confirmation, j’ai appris qu’il fallait répandre sur les gens l’Amour que Dieu nous donne. Oser dire que l’on croit en Dieu, à ne pas cacher mais plutôt en être fier.
Et je termine ce point en vous transmettant une phrase méditée au MEJ et qui a profondément marqué l’un de vous :
Ce que nous sommes est le Don de Dieu. Ce que nous devenons est notre Don à Dieu.
Mais il faut prendre conscience que l’autre grand Don que Dieu nous fait est l’Eucharistie. Car c’est là que Jésus nous a montré un amour sans mesure, un amour qui va jusqu’au bout.
Dans vos lettres, quelques uns soulignent cette difficulté d’être fidèles à la messe du dimanche. D’autres commencent à en découvrir la nécessité personnelle mais aussi le besoin d’aller rencontrer les autres pour ne pas être seuls dans la foi :
Pour moi, la confirmation, c’est une façon d’affirmer ma croyance, d’entrer dans la communauté catholique vivante, de devenir un acteur de la foi.
Cela me permettra de me rapprocher de la communauté chrétienne que des fois, j’ai tendance à négliger.
Nous vivons dans un environnement où le dimanche s’est effacé devant le week-end, et où la participation à la messe reste fort tributaire du rythme de vie, de l’envie ou du besoin qu’on en a. Il est important de redécouvrir l’importance de l’Eucharistie dominicale. Dans son homélie, lors de la messe de clôture des XXèmes Journées Mondiales de la Jeunesse, le 21 août dernier, le pape Benoît XVI s’adressait ainsi aux jeunes : « Chers amis ! Quelquefois, dans un premier temps, il peut s’avérer plutôt mal commode de prévoir aussi la messe dans le programme du dimanche. Mais si vous en prenez l’engagement, vous constaterez aussi que c’est précisément ce qui donne le juste centre au temps libre. Ne vous laissez pas dissuader de participer à l’Eucharistie dominicale, et aidez aussi les autres à la découvrir. Parce que la joie dont nous avons besoin se dégage d’elle, nous devons assurément apprendre à en comprendre toujours plus la profondeur, nous devons apprendre à l’aimer. Engageons-nous en ce sens – cela en vaut la peine ! Découvrons la profonde richesse de la liturgie de l’Eglise et sa vraie grandeur : nous ne faisons pas la fête pour nous, mais c’est au contraire le Dieu vivant lui-même qui prépare une fête pour nous. »
L’Eucharistie est vitale pour le baptisé. Elle est pour lui une rencontre avec le Christ ressuscité qui vient vers lui, et lui offre sa vie : « Je suis le pain vivant qui descend du ciel, dit Jésus, celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. » (Jn 6,51)
Elle est nécessaire aussi pour le Christ qui, dans la célébration de l’Eucharistie, rassemble son peuple et en fait son Corps dans le monde. En étant unis au sacrifice du Christ, nous devenons les membres de son Corps et ses témoins dans notre vie quotidienne. « Que personne ne diminue l’Eglise en n’allant pas à l’assemblée, et ne prive d’un membre le corps du Christ. » (Didascalie des Apôtres 59,1)
L’Eucharistie est nécessaire enfin pour l’Eglise. Car c’est l’Eucharistie qui la fait Eglise, c’est à dire Corps du Christ, communauté fraternelle qui se reçoit sans cesse de Dieu et qui est appelée à témoigner de son amour dans le monde. Et vous venez d’entendre notre pape dire que c’est Dieu qui prépare cette fête pour nous.
Cette nécessité du rassemblement eucharistique était une conviction forte des chrétiens des premiers siècles. En 304, à l’époque du martyre de Sainte Foy, l’empereur Dioclétien interdit aux chrétiens de se réunir le dimanche pour célébrer l’Eucharistie. Arrêtés à Abitène, petite localité de la Tunisie actuelle, et conduits à Carthage, des chrétiens répondirent au proconsul qui les interrogeait et qui devait les condamner à mort : « Sans le dimanche, nous ne pouvons pas vivre. » Il nous faut méditer cette réponse, vivre intensément cette foi eucharistique et la partager avec conviction. Rassemblement dominical et foi dans la présence du Ressuscité sont profondément liés. Oui, au cœur de l’Evangélisation aujourd’hui doit retentir cette invitation que nous lançons dans chacune de nos célébrations eucharistiques : « Heureux les invités au repas du Seigneur ! »
Ce matin, c’est l’Esprit Saint qui vous répète ces paroles. Il s’agit rien moins que d’être fidèles à un commandement de Dieu.
En bonus, un diaporama de 3,7 Mo (haut débit obligatoire) sous PowerPoint sur "Grandir en sagesse"
La culture de la non-violence est-elle d’actualité ?
Voici les notes que j'ai prises à la conférence-débat de Jean-Marie Muller, le 18 novembre 2005, à St Eloi, Rodez (12), dans le cadre des journées de la Paix. A l’appel des prix Nobel de la Paix, l’ONU a décrété 2001-2010 décennie de la Paix, pour promouvoir la culture de la paix. Dans ce cadre, 5 associations, Conflits sans violence, Palestine 12, Vie Nouvelle, le CCFD, et l'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) ont organisé à Rodez 3 conférences, 1 film-débat, des interventions dans 5 établissements scolaires (600 élèves) en octobre-novembre 2005. Dans ce quartier de Saint Eloi, des associations dont ‘Delta jeunes’, des travailleurs sociaux travaillent et mettent en œuvre le bien-vivre ensemble.
Jean-Marie MULLER philosophe de formation, écrivain, directeur de recherche à l’institut de recherche sur la résolution des conflits sans violence, est porte parole du MAN (Mouvement pour une Alternative Non-violente). Il a écrit plusieurs livres, et il est connu pour sa présence depuis plusieurs années sur le Larzac.
[Ces notes n'engagent pas l'auteur de la conférence]
Introduction
Il y a un défi de vouloir suggérer que la culture de la non-violence est d’actualité, alors que la violence est la matière première de l’actualité, des media, la plus photogénique : il a fallu des voitures qui brûlent à Paris pour qu’une actualité française apparaisse à la une des journaux brésiliens… Cette violence n’est pas à nier, mais à comprendre et à surmonter. Au-delà des faits, c’est toute notre culture qui est dominée par l’idéologie de la violence légitime, nécessaire, honorable, inévitable, incontournable, comme s’il y avait une fatalité de la violence. Notre langue, expression d’une culture, traduit cette culture de la violence, et nous n’avons pas appris les mots pour dire la non-violence. Notre langue maternelle est la langue de la violence, et elle influence notre pensée qui pense avec ces mots de la violence. Il faut inventer une langue de la non-violence, construire les mots de la non-violence, en reprenant les mots de notre langue, mais en leur donnant l’éclairage de la philosophie de la non-violence. De multiples malentendus, confusions, équivoques grèvent ce travail. Nous suspectons la non-violence de ne pas être réaliste, responsable devant l’événement… Scepticisme devant la non-violence. Quelques clarifications conceptuelles sont nécessaires. La non-violence a certes une tradition : Gandhi, son nom et son message, mais aussi les 90 volumes de son œuvre que peu ont lus ! Marx aussi était prolifique. Si les intellectuels français s’étaient donnés autant de mal à lire Gandhi que Marx, notre culture serait différente !
Questions de vocabulaire…
CONFLIT : au commencement est le conflit, parce que l’être humain est un être de relation ; il construit sa personnalité en relation avec l’autre, et cette relation est d’abord conflictuelle, quand l’autre est différent, pénètre dans mon territoire, vient me déranger, contrarie mes projets. Cet autre dont les droits, désirs et la liberté contrarient mes droits, désirs, liberté. René Girard évoque le conflit qui naît du désir mimétique d’un même objet, même en présence d’autres objets aussi désirables. Tentative de s’approprier ce que l’autre a choisi en entrant dans une relation de rivalité pure, quitte à casser l’objet pour que l’autre ne puisse plus en jouir… Bien des situations, et pas seulement enfantines correspondent à cela. Il faudra accepter de vivre le conflit avec l’autre, parce que j’ai des droits, désirs et besoins légitimes. Au lieu d’avoir peur du conflit – la peur n’est pas honteuse, elle n’est pas à refouler mais ne devrait pas dominer sur nous : elle est mauvaise conseillère, de soumission, domination ou violence – il faudra que je fasse preuve d’agressivité.
AGRESSIVITE : elle n’est pas la violence ! l’étymologie vient du verbe ad-gradi, marcher en avant, avancer vers l’autre, progresser ! Tant que l’esclave est soumis au maître, il n’y a pas de conflit. Il n’y a de conflit que lorsque l’esclave a le courage de s’avancer vers le maître, de dépasser l’ordre établi, la paix sociale, pour susciter le conflit. Jusqu’à Martin Luther King, les noirs s’accommodaient des humiliations et du racisme des blancs. Rosa Park la première, refuse d’obéir au blanc, de laisser sa place de bus réservée aux blancs, elle résiste au chauffeur du bus, aux policiers, et c’est ce qui déclenche la résistance des noirs qui boycottent le réseau de bus de Montgomery (Alabama). Martin Luther King sollicité pour défendre la communauté noire, découvre avec dépit que le dialogue, la concertation ne viennent pas… C’est la pression économique qui oblige les blancs à céder. Il a fallu une agressivité, non une ‘résistance passive’ (c’est encore une marque de l’idéologie violente que de considérer que la résistance ne peut être que violente, et que pour être non-violente, elle devrait être passive, c’est à dire, ne plus être résistance), mais bien active, de la part de Rosa Park. La passivité eut été de céder sa place. La lutte n’est pas à stigmatiser. A l’inverse des recommandations pastorales d’évêques du début du XXème siècle, exclusivement centrées sur le dialogue, prônant « la charité des riches, la résignation des pauvres, le bonheur pour tous » (card. Pie) Dans cette lutte contre le désordre établi, contre l’injustice, il faut créer un nouvel équilibre des forces, construire un contre pouvoir. La non-violence s’inscrit dans ce rapport de force. Elle ne se résume pas au dialogue. Car l’injustice est caractérisée par un dialogue impossible (cf. le constat de Martin Luther King sur le non-dialogue avec les blancs, qui le conduit à entrer dans la dynamique du ‘Black Power’) : il faut être deux pour dialoguer. Le conflit pourra en cas d’injustice fournir les conditions d’un dialogue. César Chavez, leader de la lutte des travailleurs agricoles aux Etats-Unis, inscrivant son action dans la lignée de Gandhi, avait organisé une grève qui n’a pas marché (les propriétaires avaient recruté des briseurs de grèves au Mexique). Inversement, il a réussi le boycott des produits venant de propriétaires n’ayant pas négocié avec lui, parce qu'il a touché leur cœur, situé au niveau du portefeuille. Mais dans cette action, ce conflit, la non-violence implique de ne pas rechercher l’élimination ou l’exclusion de l’adversaire.
VIOLENCE : Toute violence est un viol. Il n’y a pas de bonne violence. La violence est la perversion de l’humanité de l’homme, car « l’humanité est une dignité » (Kant). Elle est une contradiction par rapport à la vocation de l’homme, elle n’est jamais légitimable. Or, l’idéologie de la violence invente des justifications à la violence. La violence est le propre de l’homme – le chat qui mange la souris n’est pas méchant, et n’agit pas en raison ; la pierre qui se détache du rocher peut tuer, mais elle ne le veut pas, n’en est pas responsable ; elle peut être mortelle, pas meurtrière. L’homme seul, capable de raison et de liberté peut être violent. C’est aussi un animal juridique qui cherche à justifier sa violence. Il commence par invoquer le fait qu’il se défende : c’est l’autre qui a commencé. C’est vrai des enfants comme des Etats (on a des ministères de la Défense, après avoir eu des ministères de la Guerre, ou des Armées). Si tous les Etats se défendent, d’où provient l’offense ? (Tolstoï) Bien sûr que la défense est légitime. Mais l’on parle souvent de légitime défense ou de guerre juste, pour couvrir une « légitime violence », contre un adversaire déclaré « injuste ». Des théories de la guerre juste s’appuient sur des arguments non applicables : parler d’une cause juste ne fonctionne que pour sa propre cause ! La violence est en fait toujours un mal, une injustice pour celui qui subit la violence. Elle porte atteinte à l’humanité de ce dernier, mais aussi de celui qui l’exerce. « Le froid de l’acier est aussi mortel à la poignée qu’à la pointe » (Simone Weil) Tout homme qui a contact avec la violence perd sa qualité d’être humain, de sujet. Les soldats américains en Irak sont les premières victimes de la guerre qu’on leur fait mener : dépression, troubles psychiatriques, suicides, parce que leur expérience n’est pas celle de héros, mais de criminels. La violence n’est pas un droit de l’homme. Elle brise la relation et atteint l’humanité.
Le non de la non-violence s’oppose non au conflit, ni à l’agressivité, ni à l’action, mais à la violence, dont elle veut prendre toute la mesure, pour ne pas la justifier, ni la légitimer. Si la violence est légitimée, elle est alors exercée sans limite, et devient mécanisme aveugle, sans frein. Peut-être que je pourrais me retrouver dans une situation où l’on ne peut pas faire autrement que d’employer la violence comme un moindre mal, mais il faudra alors plus que jamais prendre conscience que la violence est une contradiction. Nécessité ne vaut pas légitimité. Platon le disait déjà. Dire que la violence peut être nécessaire, indique bien qu’elle n’est pas humaine, car l’humanité se caractérise justement par le dépassement de l’ordre de nécessité. Freud en 1915 a deux enfants dans l’armée allemande, et il se dit que le jour de la victoire, le peuple fera fête en oubliant tous les morts de la guerre. Il oppose cela aux récits d’anthropologues en Afrique racontant des cérémonies de deuil accomplis par les guerriers victorieux, à l’égard même de ceux qu’ils avaient tués. Si l’on ne peut pas neutraliser un individu dangereux autrement qu’en le tuant, ce serait faire preuve de civilisation que de célébrer son deuil, et non la victoire !
L’homme à la fois est incliné à la méchanceté et à la bonté. Il a à exercer sa liberté, en cultivant la bonne part de lui-même : choix personnel, mais aussi choix de civilisation. Nous sommes dans une civilisation qui a davantage cultivé la part de violence : en voyant la part de budget consacrée à des armes de guerre, à quoi sert d’ « améliorer » notre armement nucléaire ? contre quel ennemi ? Et en même temps quelle part de budget consacrons-nous à la résolution non-violente des conflits ? Nous sommes dans une culture des armes : l’arme signifie la noblesse, via l’adoubement, via la remise d’une épée (cf. académiciens…) : ce qui est grave, c’est que le symbole de la perfection du savoir soit l’épée !
Toutes les religions ont été et sont encore des vecteurs de violence. Il y a là une contradiction essentielle : les religions devraient exprimer la part essentielle, la plus spirituelle de l’homme. Le philosophe n’est pas théologien, et ne peut parler de Dieu, mais il peut dénoncer les faux dieux, ceux qui légitiment la violence. C’est une question d’orthographe : comment écrivons nous le ‘Dieu des Armées’, ou le ‘Dieu désarmé’ ? A chacun, dans sa propre tradition de découvrir le Dieu désarmé.
NON-VIOLENCE : mot inventé par Gandhi en traduisant un mot sanscrit (aïmza) signifiant la prise de conscience du désir de violence en chacun de nous, pour le maîtriser, le dominer. « L’absence totale de malveillance à l’égard de tout ce qui vit ; sous sa forme active, la non-violence est volonté de bienveillance à l’égard de tout ce qui vit » (Gandhi). Double définition qui est d’abord négative, partant de ce qui est premier, la malveillance possible en l’homme. Pour passer de l’hostilité à l’hospitalité. Mais aussi respect de la vie, non pas seulement des hommes, mais aussi de tout être vivant. Ce n’est pas qu’une affaire liée à l’hindouisme ou du jaïnisme : l’animal, s’il n’est pas capable de raison, est capable d’émotion et de souffrance. Les conditions de l’élevage industriel dans nos sociétés sont scandaleuses. Ne pas faire l’impasse sur cette question. Par sa négativité, la définition indique la visée de délégitimation de la violence. Nos cultures qui concilient amour et violence, ignorent jusqu’au mot de non-violence. Intégrer ce mot, c’est déjà déconstruire l’idéologie de la violence qui mine notre société.
La non-violence est à distinguer en tant que philosophie, sagesse, et en tant que méthode d’action politique efficace. Un principe fondamental, c’est la cohérence de la fin et des moyens. Nos justifications de la violence invoquent une « fin qui justifie les moyens ». L’expérience montre exactement le contraire : des moyens injustes rendent injuste la cause qu’ils servent. La révolution communiste était une cause juste, mais menée avec des moyens théorisés de l’usage de la violence, considérée comme transitoire : on promettait des lendemains qui chantent pour faire accepter de souffrir au présent. Le violent fait de même, promettant toujours la paix pour demain. En réalité, « la vraie générosité à l’égard de l’avenir est de tout donner au présent » (Camus) On construit une société juste, fraternelle avec des moyens justes et fraternels. Affaire de réalisme, pour ne pas contredire les bons sentiments qui animent notre lutte. « La fin est dans les moyens comme l’arbre dans la semence » (Gandhi) Sa stratégie repose sur le constat suivant : si quelques milliers d’anglais peuvent imposer leur volonté à quelques millions d’indiens, cela n’est possible que par la coopération des indiens, leur résignation, leur obéissance aux lois de l’Empire Britannique. Gandhi va donc organiser la résistance. En 1989, la chute du mur de Berlin a été obtenue par la méthode la plus efficace : la non-violence. Démenti aux avis de l’époque qui opposaient les communistes plus difficiles à gérer, aux anglais (gentlemen) et aux américains (démocrates) alors que c’était Gandhi qui était le vrai gentleman, et Martin Luther King le vrai démocrate ! La non-violence a obtenu la chute du mur de Berlin parce qu’il était politiquement inconcevable de penser la victoire au bout du fusil lorsque c’est l’adversaire qui détenait tous les fusils.
Les enseignants sont très demandeurs de moyens pour résoudre les conflits sans violence. Il importe que la non-violence s’institutionnalise, sorte des ghettos des militants convaincus. Comme on a institutionnalisé la charité par l’hôpital…
La non-violence devrait nous permettre de relever le défi de l’universel, de transcender nos particularismes non par la domination – conception totalitaire de l’universel – mais par la rencontre de l’autre. C’est la violence qui rompt l’universel. Eric Weil, l’un des plus grands philosophes contemporains, disait : « l’autre de la vérité n’est pas l’erreur, mais la violence. » Car la non-violence est une exigence radicale de la vérité. En tuant au nom de la vérité, on tue la vérité. Nous sommes tous confrontés à ce défi de la violence, quelle que soit notre culture, notre tradition, invités à un double discernement (1) de tout ce qui dans notre culture justifie la violence (dans notre culture, pas celle de l’autre !) et (2) de tout ce qui dans notre culture invite au respect, à la bonté envers l’autre. Rupture et fidélité à faire chacun chez soi, pour nous rencontrer et inventer ensemble une culture de la non-violence. Il ne s’agit pas d’être ni optimiste – « un imbécile heureux » - ni pessimiste - « un imbécile malheureux. » (Bernanos). La violence n’est pas une fatalité, car toute entière construite de nos mains d’homme. Entre l’illusion de l’optimiste, et le désespoir du pessimiste, il y a place pour une espérance tragique, douloureuse, qui permette d’envisager un avenir pour nos enfants. « En entrant ensemble dans les vrais questions, nous finirons bien par entrer dans les vrais réponses » (Rilke)
Débat :
Le respect des êtres ne s’étend-il pas aux choses, qui sont « œuvres » de l’homme ou d’ « ailleurs » ?
La non-violence comme méthode inclue la possibilité de neutraliser les instruments de l’adversaire, non nécessairement par sabotage destructif, mais comme dé-construction. Cf. La Résistance en France contre les allemands, en particulier chez les cheminots (mise en panne de matériel, et parfois destructions ciblées de ponts).
Critères de "nécessité" de la violence ?
La non-violence absolue n’est pas possible pensait Gandhi, d’où la questions des limites, que Gandhi laissait au choix de la conscience personnelle : à chacun de prendre ses risques. Entre la lâcheté et la violence, Gandhi préférait le plus grand courage, celui de la violence, pour résister par le conflit à l’oppression britannique. Mais l’idéologie de la violence emprisonne dans le choix bipolaire entre violence et lâcheté. Nous ne sommes pas otages entre ces deux choix. Il n’y a pas de critères purement objectifs, même s’il y a des injustices caractérisées qui peuvent nécessiter la violence. Le meilleur moyen de reculer les limites, c’est de préparer les moyens de la non-violence. « S’efforcer de devenir tel qu’on puisse être non-violent. » (Simone Weil) Alors que nos sociétés surinvestissent en temps, intelligence, argent, les moyens de la violence. Si la non-violence est possible, elle est préférable. Si elle est préférable, à nous de la rendre possible. Il s’agit nous donner les moyens de mettre en œuvre la non-violence.
Un enfant, naturellement a-t-il tendance à entrer en conflit ? Que dire de la violence en famille et de ses conséquences sur les enfants ?
Dans l’histoire de nos sociétés, la violence physique a été considérée comme un moyen éducatif nécessaire. « Une bonne fessée n’a jamais fait de mal. » La violence domestique est considérable dans nos sociétés, et l’on peut difficilement intervenir parce que l’on ne sait pas toujours… Une médiation est nécessaire. La société, les institutions de police et de justice doivent pouvoir l’opérer, mais de manière non violente. Des sanctions sont nécessaires, mais mettre en prison des parents, ou des enfants, ne constitue pas une sanction qui réhabilite, qui resocialise : la prison est au contraire une école de délinquance, de récidive… Les conditions carcérales sont en France inacceptables ; un citoyen incarcéré devrait garder tous ses droits, et la société tous ses devoirs. Le « méchant » (étymologiquement, ‘mal tombé’, en parlant des osselets ou des dés) est le mal-chanceux, le mal-heureux ; il suffit de venir écouter ce qui se dit dans les tribunaux. En même temps, on ne peut laisser en liberté des délinquants sexuels susceptibles de nuire…
Comment situer où se situe la violence ou la non-violence, entre une grève des services publics qui fait violence aux usagers, des fauchages d’OGM perçus comme violents…?
Cela dépend de l’enjeu du danger ou non des OGM, avis relevant de scientifiques compétents… Le principe de précaution impliquerait de suspendre les expérimentations. Si la fonction de la loi est de garantir la justice, on peut désobéir à une loi injuste. Mais il y a des moyens non-violents pour cela : boycotter un magasin plutôt que de le saccager ; des grèves peuvent être violentes, ne serait-ce que par les slogans, les paroles qui s’expriment… La non-violence garde toute sa radicalité critique contre l’injustice, mais dans le respect des personnes, par exemple en se gardant de l’injure. Respect des personnes, irrespect de l’injustice. Convaincre l’opinion publique passe par une parole pacifique, une parole d’humour aussi (« Debré ou de force, nous aurons le Larzac », « Faite labour, pas la guerre »). Dans une méthode violente, on peut ajouter de la non-violence qui ajoute à son efficacité. Dans une méthode non-violente, aucune violence ne peut être admise. La première intifada était non pas une méthode non violente avec 5% de violence, mais une méthode violente avec 95% de non violence.
Le sacrement du pardon est moins une thérapie individuelle 'pour soi', que le fait de se mettre à disposition du Seigneur, mais aussi de
l'Eglise, pour que s'opère un acte de salut "pour la gloire de Dieu et le salut du monde", comme c'est le cas dans tout sacrement. Indirectement, secondairement, on s'en retrouve personnellement
bénéficiaire, mais ce qui se passe concerne en fait plus large que soi : partant de la reconnaissance de mon péché, c'est à dire de ce qui de ma part et avec ma responsabilité a fait obstacle à
une vie en communion avec Dieu, avec autrui, et avec moi-même (cette reconnaissance du péché s'appelle la 'confession'), je remets tout cela au Christ (via son corps qu'est l'Eglise, c'est à dire
via un prêtre) parce que je reconnais que je ne peux plus rien en faire, que cela m'encombre, voire me culpabilise, et qu'un tiers est justement nécessaire pour cette remise des péchés. Plus
profondément, en posant l'acte de foi que le Christ saura bien faire quelque chose de ces péchés, mieux, qu'il les a déjà transformés sur sa Croix en acte de salut, de réconciliation, de pardon,
c'est dans la confiance que je lui remets ces péchés en les nommant, et que par là-même, je prends de la distance avec eux et permets à Dieu d'exercer sur moi sa miséricorde. Mais pas seulement
sur moi : mes péchés me rendent solidaire du péché de tout homme, c'est aussi toute l'humanité qui à travers moi se retrouve bénéficiaire de ce pardon.
Pour s'y préparer, voici ce qui a été proposé aux paroissiens de Rodez avant la Toussaint [fichiers Word 2000 de la célébration pénitentielle : Déroulement & Feuille d'assemblée au format A5
paysage recto-verso]
De l'Evangile de Jésus-Christ selon saint Luc (Lc 14,16-24)
Jésus disait cette parabole : « Un homme donnait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde. A l'heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités :
'Venez, maintenant le repas est prêt.' Mais tous se mirent à s'excuser de la même façon. Le premier lui dit : 'J'ai acheté un champ, et je suis obligé d'aller le voir ; je t'en prie, excuse-moi.'
Un autre dit : 'J'ai acheté cinq paires de bœufs, et je pars les essayer ; je t'en prie, excuse-moi.' Un troisième dit : 'Je viens de me marier, et, pour cette raison, je ne peux pas venir.' A
son retour, le serviteur rapporta ces paroles à son maître. Plein de colère, le maître de maison dit à son serviteur : 'Dépêche-toi d'aller sur les places et dans les rues de la ville, et amène
ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.' Le serviteur revint lui dire : 'Maître, ce que tu as ordonné est fait, et il reste de la place.' Le maître dit alors au serviteur :
'Va sur les routes et dans les sentiers, et insiste pour faire entrer les gens, afin que ma maison soit remplie. Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne profitera de
mon dîner.' »
Examen de conscience
Un homme donnait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde.
Un grand dîner, une fête, c’est l’image traditionnelle du salut, de la communion des saints, une image que Jésus emploie pour dire à quoi Dieu invite les hommes : une vie pleine, en communion
les uns avec les autres, en communion avec Dieu. Une invitation qui passe par la voix des prophètes et des saints, par la révélation biblique d’un Dieu qui veut l’homme vivant, mais une
invitation qui passe aussi en tout homme, par la voix de sa conscience éclairée.
Quels moyens prenons-nous pour entendre cette invitation à vivre selon l’Evangile, à entrer dans l’alliance avec Dieu, à être et à agir en communion avec nos frères ?
- avec la Parole de Dieu…
- par la prière personnelle…
- par l’accueil de l’Esprit Saint dans les sacrements, en particulier l’Eucharistie…
- par la fidélité à écouter et à suivre sa conscience…
- par l’éclairage de cette conscience via conseils, lectures, formation, révision de vie…
Tous les invités se mirent à s'excuser de la même façon. Le premier lui dit : 'J'ai acheté un champ...' Un autre dit : 'J'ai acheté cinq paires
de bœufs...' Un troisième dit : 'Je viens de me marier...'
Le péché ne consiste pas seulement à refuser l’invitation de Dieu, à rompre l’alliance qu’il propose entre nous et avec lui. Il consiste aussi à s’en excuser, en usant de ces choses bonnes
que sont l’avoir (le champ), le travail (les bœufs), la famille (se marier), pour justifier la distance prise avec Dieu et avec nos frères. Ces choses ont pourtant leur vraie valeur lorsqu’elles
nous rapprochent de Dieu et de nos frères.
Comment ordonnons-nous les différents aspects de notre vie selon l’Evangile, au service de Dieu et de nos frères ? ou au contraire pour nous « justifier », pour nous donner de la valeur ?
- l’avoir et tout ce que nous possédons en argent, propriétés, mais aussi compétences, savoirs, pouvoirs…
- le travail, toutes nos activités et nos engagements…
- la famille et toutes nos relations…
Amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux.
Pauvres, estropiés, aveugles, boiteux… une liste qui pourrait s’allonger pour embrasser toute misère, physique, morale, spirituelle... Non seulement cette misère ne laisse pas le Seigneur
indifférent, mais elle l’attire, elle suscite sa préférence. D’où pour les pécheurs que nous sommes, cette grâce possible de se découvrir attendu, espéré par le Seigneur. Et en retour, cette
invitation à donner nous-mêmes la même préférence aux pauvres.
Quel est notre rapport à la faiblesse, à la souffrance ?
- la nôtre, physique, morale, spirituelle… : découragement, révolte, résignation, ou union au Christ et à nos frères souffrants, confiance renouvelée en Dieu…
- celle de mes frères… : ignorance, indifférence, mépris, ou compassion, solidarité, service…
Quel est notre rapport au péché ?
- le nôtre, pour recevoir du Seigneur et de ceux que j’ai blessés, pardon et relèvement…
- celui de mes frères, pour pardonner…
Être chrétien, c’est tout recevoir du Père, par Jésus-Christ, dans l’Esprit, et tout lui offrir en sacrifice saint, lui rendre grâce en tout. Je vous exhorte, mes frères, par la tendresse de Dieu, à lui offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint, capable de plaire à Dieu : c'est là pour vous l'adoration véritable. (Rm 12,1) Par la grâce de Dieu, tout baptisé est constitué prêtre de Jésus-Christ auprès du monde, afin que ce monde devienne une offrande agréable à Dieu. (cf. Rm 15,16). Cela consiste à voir le monde tel que Dieu le voit, et à le transformer tel que Dieu le veut. Ce changement de regard sur le monde et sur nous et cette transformation de ce monde et de nous-mêmes, le Christ le réalise au plus haut point dans l’Eucharistie, pour qu’à notre tour nous puissions vivre de manière eucharistique au service du monde. « L’agir des chrétiens est à concevoir comme une sorte d’action eucharistique qui, par la force de l’Esprit, transforme le monde en le soumettant à la Seigneurie libératrice du ressuscité, pour l’offrir au Père. » [1]
Un changement de regard…
L’Eucharistie – littéralement "action de grâce" – nous éduque à cet art du « tout recevoir, tout donner » que le Christ a vécu parfaitement, et qu’il nous partage dans l’Eucharistie. Celle-ci rend déjà témoin de ce que la Création est bonne (« Dieu vit que cela était bon. » Gn 1,10.12.17.25.31), en nous faisant bénir Dieu pour le meilleur de ce que nous recevons de lui, pour ce que notre travail en fait, pour « le fruit de la terre et du travail de l’homme… ». Mais nous le bénissons surtout pour la possibilité donnée à toute créature, d’être porteuse de la présence de Dieu. Dans la fragilité des signes que sont l’assemblée – parfois des plus humbles -, le prêtre – avec ses richesses et ses limites -, le pain et le vin, dans la pauvreté même de ce qu’ils signifient, le corps livré et le sang versé, Dieu lui-même se donne réellement en son fils Jésus-Christ de sorte qu’il n’y a plus seulement signe et signifié, mais « présence réelle », transfiguration de toute réalité aussi pauvre soit-elle. L’Eucharistie nous apprend à rendre grâce en toutes circonstances, et fait s’émerveiller de ce qui perce du Royaume déjà en ce monde, ce qui déjà manifeste Dieu en toutes choses.
Une transformation du monde…
La transformation du monde en Royaume, qui est la mission du chrétien ne consiste pas seulement à reconnaître la bonté de la Création et à en offrir à Dieu le meilleur – ce qui est le cas de toute religion – , mais à renouveler toutes choses en Christ, y compris le pire de ce monde, le péché, la haine, la mort, pour en faire l’instrument ultime de l’alliance entre Dieu et les hommes. Par nous mêmes, nous ne pouvons le réaliser. C’est le sacrifice du Christ sur la croix qui réalise cela : le Christ a été fait péché sur la croix, pour faire de la Croix l’instrument de la réconciliation parfaite ; il est mort sur la Croix, pour faire de la Croix l’Arbre de Vie. Et l’Eucharistie, le mémorial de Pâques, l’action de grâce pour le renversement maximum qui s’y opère (haine/amour ; péché/miséricorde ; désobéissance des hommes/obéissance du Fils ; mort/résurrection…), rend présente cette transformation – transfiguration – du monde en Royaume : le rappel de la Passion, c'est-à-dire de ce qui témoigne du refus radical de Dieu par le monde coïncide dans l’Eucharistie à la plus profonde communion avec Dieu.
L’Eucharistie est la pédagogie de l’engagement chrétien en vue de cette transfiguration qui relève d’une fécondité où les réussites, données de surcroît, sont signes ("sacramentum) d’un don plus grand : l’avènement du Royaume en Jésus-Christ. Le chrétien qui accueille la gratuité de ce don ne peut alors que désirer vivre une réciprocité de don : son engagement pour le monde n’est donc pas premièrement un devoir chrétien, le résultat d’une exhortation morale – comme si l’action était seulement éclairée par la foi en lui restant extérieure. C’est la grâce de participer soi-même au même processus de transfiguration du créé, à la Providence divine envers le monde.
L’Eucharistie éduque le croyant à la véritable charité : en communiant au Christ, mort et ressuscité pour nous, le chrétien fait corps avec l’abaissement même du Fils de l’homme et se prépare à en faire de même avec toute pauvreté. L’Eucharistie fait passer d’une condescendance de riche à pauvre, de fort à faible, de juste à injuste, de sécurisé à insécurisé, à la reconnaissance en le plus petit de nos frères du visage du Seigneur. St Jean Chrysostome le signifiait ainsi : « Tu as goûté au Sang du Seigneur et tu ne reconnais pas même ton frère. Tu déshonores cette table même, en ne jugeant pas digne de partager ta nourriture celui qui a été jugé digne de prendre part à cette table. Dieu t’a libéré de tous tes péchés et t’y a invité. Et toi, pas même alors, tu n’es devenu plus miséricordieux. » [2]
En Christ…
L’Eucharistie est la source et le sommet de la vie chrétienne car elle fait le croyant, elle fait l’Eglise (Henri de Lubac). C’est elle qui constitue le croyant et l’Eglise dans leur mission sacerdotale, leur vocation de sacrement de salut pour le monde. Une telle mission est au-delà des capacités et talents de chacun ou de tous, car relevant de l’action du Christ qu’il partage à son Eglise, et à chacun de ses disciples. Recevoir cette mission du Christ, la vivre avec lui, passe par l’Eucharistie, qui non seulement nous envoie pour le vivre dans le monde, mais en donne déjà le signe de réalisation le plus tangible, et réalise déjà ce qui y est signifié : des hommes réconciliés entre eux et avec Dieu, des hommes christianisés, christifiés.
Ainsi, l’Eucharistie nous assimile au Christ en faisant vivre à ceux qui la célèbrent tout un pèlerinage avec le Christ à travers tout l’Evangile : l’Incarnation (entrée dans l’Eglise), Noël (Gloria), l’annonce du Royaume (promise : 1ère lecture ; espérée : Psaume ; vécue de manière anticipée par l’Eglise : 2ème lecture ; accomplie en Jésus : Evangile), le compagnonnage avec le Christ (Credo, P.U.), l’entrée à Jérusalem (Sanctus), la Passion (P.E. jusqu’au récit de l’institution), la Résurrection (P.E. après le récit de l’institution, communion), l’Ascension (envoi)…

L’Eucharistie est le sacrifice même du Corps et du Sang du Seigneur Jésus, qu’il a instituée pour perpétuer au long des siècles jusqu’à son retour le sacrifice de la croix, confiant ainsi à son Eglise le mémorial de sa mort et de sa résurrection. L’Eucharistie est le signe de l’unité, le lien de la charité, le repas pascal, où l’on reçoit le Christ, où l’âme est comblée de grâce et où est donné le gage de la vie éternelle. (Catéchisme de l’Eglise Catholique, Abrégé n° 271)
[1] X.Thévenot, Repères éthiques pour un monde nouveau, Salvator 1989, p.157
[2] St Jean Chrysostome, Homélie 1Co.27,5 (citation in Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°1397)

