On n’essaye pas une personne
On n’apprend pas à aimer par des essais avec plusieurs, avant de s’engager avec la femme de sa vie
Aimer rime avec fidélité
On ne peut prétendre aimer quelqu’un sans vouloir en même temps lui être fidèle.
L’amour, c’est pour la vie (1)
Amour rime avec « toujours », non « jusqu’au moment où je ne t’aimerai plus. »
L’amour, c’est pour la vie (2)
Un amour vrai entre un homme et une femme va jusqu’au désir de donner la vie à un enfant.
Aimer l’autre, c’est le servir, non s’en servir
Plus que de vouloir l’autre pour mon plaisir, aimer, c’est vouloir l’autre heureux.
L’acte sexuel n’est jamais banal (1)
Il signifie le don total de l’un à l’autre, le don des corps (attirance sexuelle, plaisir des sens), des cœurs (sentiments, solidarité) et de la vie (fécondité possible, communion de vie, projets d’avenir).
L’acte sexuel n’est jamais banal (2)
Dans l’amour vrai, il est merveilleux ; hors de l’amour, il est odieux ou pervers (viol, prostitution, pornographie, pédophilie, inceste…).
La pornographie est dégradante
Elle réduit l’amour à l’attirance sexuelle, et la personne à un objet de consommation et de convoitise.
Aimer, c’est aussi savoir dire non
Il faut savoir dire non à quelqu’un dont je ne suis pas prêt à faire le bonheur, ou pour qui je ne saurai dire « c’est pour la vie ».
Les mots et les gestes amoureux sont précieux
Ils perdent de leur valeur à être donnés à d’autres que celle avec qui je voudrai vivre toute ma vie.
On n’essaye pas une personne
On n’apprend pas à aimer par des essais avec plusieurs avant de s’engager avec l’homme de sa vie.
Aimer rime avec fidélité
Il est douloureux d’aimer ou d’être aimée de quelqu’un d’infidèle.
Les mots et les gestes de l’amour sont précieux
Mieux vaut en faire le cadeau à celui que j’aimerai vraiment, à qui je voudrai me donner totalement, au seul que je voudrai comme époux et père de mes enfants.
L’amour, c’est pour la vie (1)
Amour rime avec « toujours », et non « jusqu’au moment où je ne t’aimerai plus. »
L’amour, c’est pour la vie (2)
Un amour vrai entre un homme et une femme va jusqu’au désir de donner la vie à un enfant.
Aimer l’autre, c’est le servir, non s’en servir
Plus que de « vouloir l’autre pour mon bonheur », aimer, c’est « vouloir l’autre heureux ».
L’acte sexuel n’est jamais banal (1)
Il signifie le don total de l’un à l’autre, le don des corps (attirance sexuelle, plaisir des sens), des cœurs (sentiments, solidarité) et de la vie (fécondité possible, communion de vie, projets d’avenir).
L’acte sexuel n’est jamais banal (2)
Dans l’amour vrai, il est merveilleux ; hors de l’amour, il est odieux ou pervers (viol, prostitution, pornographie, pédophilie, inceste…).
L’amour, c’est aussi s’aimer soi-même
Ce n’est pas se respecter soi-même que de rester en relation amoureuse avec un garçon qui ne s’intéresse qu’au sexe ou à mon corps.
Aimer, c’est aussi savoir dire non
Il faut savoir dire non à un garçon qui veut aller trop vite sans vraiment s’engager, plutôt que de dire oui à quelqu’un qui ne me respecte pas ou refuse de s’engager durablement.
La nature humaine contestée par la notion de sujet
1. Du nominalisme à Descartes :
L'approche réaliste d'Aristote et de St Thomas d'Aquin devait être déformée dans le sens d'un rationalisme desséchant par la pensée scolastique du XIVème siècle, et induire la réaction contraire des "nominalistes". La querelle des "universaux" met en effet en question la notion de nature-essence immanente aux individus : il n'y pas de nature ; il n'y a que des individus. Nous percevons des individus comme étant à tort d'une même espèce à cause de fausses ressemblances qui masquent des différences tellement radicales que le nom adopté pour désigner leur nature n'a qu'une valeur nominale, sans correspondre à rien de réel. C'est également par paresse de la perception que l'on rend compte de la régularité des générations intra-spéciès, sans voir entre deux fruits qui se ressemblent issus d'arbres qui se ressemblent les différences entre individus. Il en est de même de la notion de nature humaine, que l'on ne peut même pas réduire à sa dimension biologique. L'humanité n'a pas de réalité. Il n'y a que des hommes, et le nom commun "hommes" n'est même là que par facilité de langage. Ce refus persévérant de l'évidence vient chez Occam, de ce que pour lui, les lois naturelles ne dépendent plus de la raison divine à laquelle aurait pu participer la raison humaine, mais dépendent uniquement de la pure volonté de Dieu, qui est libre, donc arbitraire [1]. Dès lors, la réalité n'est plus intelligible et les recherches sur la nature humaine fonctionnent en circuit fermé, éventuellement cohérent, mais disjoint de la réalité. La sécularisation de la théologie nominaliste et volontariste d'Occam passe alors par Grotius et conduit jusqu'à Kant, via Descartes chez qui on trouve un "héroïsme du vouloir" [2] où le doute est un effort pour "dégager la pensée de tout contenu" [3], pour détacher le sujet de son objet "au lieu d'y adhérer et de ne faire qu'un avec lui". L'autonomie du sujet - littéralement, le fait de se donner sa propre loi - passe par ce détachement. C'est tout le contraire de l'émerveillement aristotélicien devant la réalité, qui permet de la considérer à la fois comme régularité intelligible des natures et comme irréductibilité des substances à ce qu'on peut en connaître. Cet émerveillement qui est attachement et qui est amour permet de saisir la liaison intrinsèque qui existe entre nature et substances [4]. Chez Descartes au contraire, la certitude de la pensée pure n'est pas celle de l'essence de l'homme, et la liaison entre la conscience de soi permise par le Cogito et la nature de l'homme n'est réalisée que de manière extrinsèque par la médiation d'un Dieu bon garantissant l'adéquation de la pensée avec la réalité, par un "coup de force métaphysique", ou une chiquenaude divine initiale dont ses successeurs pourront se passer [5].
2. De Kant à l’existentialisme :
Désormais le pli est pris. Pour la pensée critique, la connaissance de la nature et de la nature humaine repose sur la législation de l'entendement humain et non plus sur l'observation de la réalité. Ainsi, il n'y a plus de nature au sens ontologique chez Kant puisque l'objet de la connaissance est construit par l'entendement humain. La mathématisation de la nature ne se prononce plus sur ce qu'est la nature. D'où une définition différente : "la nature est l'existence des choses en tant que déterminées par des lois universelles." [6] Elle s'oppose à la liberté pratique, propriété d'agir d'après les lois que la volonté se donne à elle-même, ce qui conduit à nier l'existence d'une nature humaine puisque le spécifique humain est dans cette liberté pratique que l'homme éprouve par les règles, les lois, le droit qu'il se donne en se détachant de la nature, où règne l'ordre du fait et le déterminisme. "Nous ne pouvons pas plus nous demander ce qui doit arriver dans la nature que demander quelle propriété un cercle doit avoir." [7] Au contraire, l'autonomie de la volonté humaine - qui chez Kant est la liberté - est absolue et remplace la volonté divine d'Occam dans une morale de l'impératif catégorique qui joue le rôle d'une sorte de loi naturelle : le sujet ne doit obéir qu'à lui-même en usant comme critère la possibilité d'ériger la "maxime" d'un acte, son motif, en maxime universelle. Cependant, la force apparente d'une telle formulation, n'est que celle d'une règle redondante, qui ne peut être que totalitaire ou aporistique (stérile) dans sa forme, analogue par exemple à celle sur la liberté - "la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres". Le XIXème siècle verra ainsi plusieurs tentatives infructueuses d'élaboration d'une axiomatique du droit sur la base d'une norme issue de cette raison pratique, et dont dépendrait la diversité des lois positives [8]. Le XVIIIème siècle s'était également passionné sur le rapport entre la raison et la liberté, entre les lois de la nature et le droit. Chez Kant, le droit est établi sans l'intermédiaire, voire contre les lois de la nature, suivant en cela la pente nominaliste d'Occam chez qui la liberté est liberté d'indifférence, de refus à l'égard des inclinations les plus naturelles comme la conservation de l'existence, l'aspiration au bonheur, l'adhésion à l'évidence. Dans cette lignée, Schelling et Hegel voient entre l'homme et la nature un rapport dialectique. La Nature est conçue comme incarnation de l'esprit : "il faut que la nature soit l'esprit visible, l'esprit la nature invisible" (Schelling). "L'homme est nécessairement en rapport avec la nature : toute évolution implique que l'esprit se dresse contre la nature et se réfléchisse en lui-même ; elle signifie une séparation de l'être spirituel qui se rassemble en soi en se dressant contre sa propre immédiateté, qui est justement la nature." (Hegel) Dans la même veine, si ce qui est de l'ordre naturel est figé, "déterminé par des lois universelles", la revendication d'une liberté humaine conduit à l' "humanisme intégral" de Sartre, où l'homme ne dépend que de lui-même, où sa liberté est capacité à s'arracher à ses causes ; à faire et en faisant, se faire ; à se recréer contre son passé et son immédiateté. Ainsi, "l'enfer, c'est les autres", en tant qu'ils m'objectivent comme destin à partir de mon passé, à partir des conditionnements qui pèsent sur moi, alors qu'au contraire, par existence, l'homme n'est pas voué. Il n'aurait pas de nature humaine au sens classique du terme, car il échappe toujours à la connaissance objective que l'on peut en avoir, ou qu'il peut avoir de lui-même. C'est d'ailleurs dans cet échappement, par l'engagement par exemple, qu'il est pleinement homme, ou plus rigoureusement, qu'il s'éprouve l'être. Il en est ainsi de l'expérience du Cogito : le sujet, en tant que lié à un corps est toujours en mouvement et le temps lui empêche une présence totale à lui-même. Mais le Cogito lui permet d'éprouver au moins cette forme d'auto-transcendance. De même, pour Jaspers, le moi existentiel est transcendant au temps et donc n'est pas objectivable. C'est alors une propriété du langage poétique (symboles, mythes...) que de pouvoir rendre intelligible ce qu'il y a de transcendant dans la conscience de l'existence.
D'où le paradoxe consistant à dire que ce qu'il y a de plus universel en l'homme, c'est qu'il soit sujet ; que sa nature, c'est son existence (son "être-dans-le-monde" ou "dasein"). "En aucun cas le sujet existentiel ne saurait être confondu avec un sujet biologique, sociologique ou psychologique comme l'envisage la connaissance objectivée" affirme Berdiaev [9] pour qui, après Husserl, la connaissance réelle ne résulte pas d'un face à face entre un sujet et un être extérieurs l'un à l'autre, mais d'une opération du sujet en lui-même conjointement avec l'être, dans une communion d'existences. L'objectivation n'en est qu'une dégradation à fins de communication sociale [10] : "objectiver c'est rationaliser en ce sens qu'on prend les produits de la pensée, substances, universaux et le reste pour des réalités ; quand elle objective et rationalise, la pensée reste en deçà de l'irrationnel et de l'individuel, c'est à dire de l'existence et de l'existant." [11]
3. Retour à la nature humaine :
Si cette revendication s'oppose à juste raison à la réduction du sujet à une objectivation qui confondrait être et objet, alors que celui-ci est produit non existentiel du sujet connaissant, il n'en reste pas moins qu'une telle objectivation est possible, qu'une communication portant sur le général dans les êtres est réalisable et que l'homme a donc bien une nature, dussions-nous circonscrire l'importance de l'accès qu'elle permet à l'homme sujet. Il est en effet peu réaliste de faire supporter au seul langage - fût il poétique - ou au seul fonctionnement de l'entendement humain, l'origine des régularités qui rendent possible cette communication entre les hommes sur l'homme, même si celle-ci divague quelquefois ou laisse échapper la dimension existentielle du sujet. La réaction existentialiste se situe donc contre une objectivation totalitaire de l'humain dans l'homme, qui en prétende une intelligibilité rationnelle en lois universelles - biologiques, psychologiques, sociologiques, etc... - et qui correspond à la définition idéaliste ou rationaliste de nature humaine, comme celle de Kant. Elle rejoint au contraire la notion "classique" de nature humaine dans son double respect pour l'intelligible et l'existentiel dans l'homme, parce que cette notion comporte "à côté du matériel et du mécanique, un élément téléologique et formel - ce second sens étant le meilleur, et le premier étant, au fond, la négation même de l'idée de phusis" [12] L'individualisme nominaliste, l'expérience du Cogito, ou le moi existentiel de Jaspers traduisent le caractère insaisissable de la personne humaine. On ne peut rien en dire sans la trahir, ou plutôt, sans la manquer. Cependant, la personne n'est pas emmurée dans sa solitude. La communion des personnes, la réciprocité des consciences permettent une connaissance - au sens biblique du terme - qui est celle de l'amour, pour laquelle ce qui est dit de la personne, sans définir ce qu'elle est - présentement et ontologiquement - permet d'accéder à ce dont elle hérite et ce vers quoi elle est tendue, sans pour autant l'enfermer dans un conditionnement (son passé) ou un déterminisme (son avenir) absolus. La personne est plus que son passé, et son avenir lui appartient. La notion de nature humaine comme animal raisonnable assume cette double notion d'héritage et de finalité, dans au moins les deux dimensions biologiques et culturelles, dans une distinction sans confusion ni séparation avec la notion de personne humaine. On retrouve cette distinction chez les philosophes personnalistes du XXème siècle, pour qui la connaissance de l'humain dans l'homme n'est pas nécessairement une objectivation rationnelle et déductive de la personne, mais une étape de sa rencontre : "percevoir autrui, c'est commencer par rencontrer le masque naturel de sa personnalité et puis traverser ce masque dont les qualités peuvent être un obstacle mais aussi un instrument de notre perception." [13] L'histoire de la notion de nature humaine part de cet équilibre aristotélicien et thomiste, précisant le statut et les limites de la connaissance de celle-ci, et s'infléchit, soit dans le sens d'une séparation entre nature et personne humaine, soit dans le sens matérialiste ou rationaliste d'une confusion entre les deux, au risque de nier toute liberté à la personne humaine.
[1] Pour cela, cette vision de Dieu n'a plus rien de chrétien puisqu'elle ne se situe plus dans l'amour de Dieu désirant faire participer l'homme à sa divinité. [2] Le doute cartésien est expérience de liberté ; c'est la volonté de dire non et de ne céder qu'à la plus totale évidence. ((6) Marxisme, Existentialisme, Personnalisme, Jean LACROIX, PUF, 1955.) [3] idem (6). [4] Jean Onimus décrit ainsi cette approche du réel, qui est celle de la connaissance par inclination de St Thomas : "Une essence concrète définit ce qu'il y a de stable et d'universel dans une réalité naturelle : les éléments de base autour desquels joue le hasard des instants vécus. On n'y accède ni par l'analyse (morale, chimique, physique) ni par quelques jeux d'abstractions philosophiques. On n'y accède que par la contemplation poétique, c'est à dire par un effort de participation, voire d'identification, par un don de soi répondant au don du réel." (7) Essais sur l'émerveillement, Jean ONIMUS, PUF, 1990. [5] "Le passage du "je pense" au "je suis" s'accomplissait sous la lumière de l'évidence, à l'intérieur d'un discours dont tout le domaine et tout le fonctionnement consistaient à articuler l'un sur l'autre ce qu'on se représente et ce qui est. Il n'y a donc pas à objecter à ce passage ni que l'être en général n'est pas contenu dans la pensée ni que cet être singulier tel qu'il est désigné par le "je suis" n'a pas à été interrogé ni analysé pour lui-même. (...) Tant qu'à duré le discours classique, une interrogation sur le mode d'être impliqué par le Cogito ne pouvait être articulée." Michel FOUCAULT, (8) Les Mots et les Choses, NRF, 1966. [6] Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, 2ème partie, #14. Cette définition de la nature nous influence encore : c'est une définition analogue que Lévi-Strauss emploie dans l'opposition qu'il fait entre nature et culture. [7] Critique de la raison pure, Eclaircissement de l'idée cosmologique d'une liberté en union avec la nécessité universelle de la nature, A547, B575. [8] Ainsi de Hans Kelsen, théoricien autrichien du droit, dont plusieurs disciples se départiront finalement de l'idéalisme pour faire retour à la notion de loi naturelle. [9] (9) Cinq Méditations sur l'existence, Nicolas BERDIAEV, Aubier, 1936. [10] On retrouve là l'esprit nominaliste. [11] idem (9). [12] Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, article "nature", André LALANDE, PUF, 1947. [13] (10) La réciprocité des consciences, Maurice NEDONCELLE, Aubier, 1942.
La nature humaine contestée par la notion de condition humaine
1. Approches rationalistes :
Si les approches décrites précédemment visaient à sauvegarder la liberté de la personne contre tout enfermement dans une "nature humaine" conçue comme réduction en lois universelles et rationnelles, d'autres approches s'inspirent d'une définition analogue de la nature humaine pour en tirer des conclusions inverses.
Pour Spinoza, il y a identité de la pensée et de la réalité. De cette approche extrême, on déduit que l'objectif du philosophe, comme de tout homme, est de comprendre la réalité comme ensemble où règne une nécessité absolue, sans contingence, ni liberté. La liberté humaine consiste alors à renoncer à une illusoire liberté, en comprenant le monde et soi-même comme Dieu le comprend. Cette mystique de la raison et de la nécessité rejoint celle née de la Renaissance où l'on parle de "religion naturelle" dans laquelle l'homme et l'Etat se substituent à toute transcendance, et les lois de la nature à toute loi révélée, en s'appliquant d'elles-mêmes quasi mécaniquement [1]. C'est l'optimisme de l'homme humaniste qui découvre de l'extérieur une loi universelle qui le régit et l'oriente "naturellement" - au sens mécanique du terme - vers son bien. La perspective rationaliste considérant que cette loi est accessible de manière purement rationnelle, invite l'homme à exercer sa liberté à la tâche de traduire cette loi universelle en loi positive, s'appliquant à tous les hommes, puisque pré-écrite dans les coeurs humains comme un code tout prêt de Droit, connaissable une fois pour toutes par une raison libérée des coutumes particulières, de l'histoire et de la tradition. La société politique qui s'en déduit sera alors un ordre rationnel parfait. "Une bonne loi est bonne pour tous, comme une proposition vraie est vraie pour tous". On devine de quels totalitarismes est porteuse cette affirmation de Condorcet !
John Stuart Mill a critiqué dans "Nature" (1874) ce passage trop facile de l'ordre du fait - les lois de nature - à l'ordre du droit - les lois positives [2]. De même, Roland Barthes a vu dans la notion de nature universelle transformée en norme, le "ce-qui-va-de-soi" d'une culture "petite bourgeoise" faisant de la culture d'autrui un phénomène pathologique et anormal.
2. Marx :
En dépit de ces remarques, la réduction rationnelle de l'humain en lois universelles continue d'exercer sa séduction sur l'esprit humain en quête de ce qui conditionne l'homme, au risque de faire disparaître le sujet. Conditionnement économique tout d'abord : pour Marx, "les hommes font librement l'histoire dans des conditions déterminées". Le pluriel des "hommes" marque non seulement l'universel, mais surtout le rôle mineur du sujet comme relatif à la classe dont il fait partie. Le conditionnement économique est tel que la liberté dont il est question est celle du comportement à adopter en l'absence de choix, puisque, à l'inverse de l'existentialisme qui est une philosophie de l'engagement, l'homme chez Marx n'a pas à s'engager : il est engagé, qu'il le veuille ou non. "Le marxisme n'est qu'une libre participation à une dialectique de la nécessité (...) et libre non certes de la créer ou de l'arrêter, mais de l'agir en quelque sorte en la connaissant ou de la subir en l'ignorant." (Jean Lacroix) [3] Certes, "dans le communisme, l'intégration de l'individu à la société est telle que liberté individuelle et nécessité sociale coïncideront." [4] Il y a donc dans le marxisme l'affirmation que l'essence de l'homme ne se réalise que dans une personne communautaire en communion avec les autres. Cependant, l'homme présent, lui, n'est pas encore pleinement homme. La nécessité qui s'exerce sur l'homme dans son histoire par le travail et la lutte des classes, ne pèse que dans la période douloureuse de gestation de cette humanité communiste désaliénée, réconciliée avec elle-même et avec la Nature. En attendant, l'homme concret pré-communiste vit un conditionnement tel que même la compréhension du sens de l'histoire que le marxisme lui donnerait ne lui permet pas de se déterminer ou de se comprendre lui-même, mais tout au plus de comprendre ce qu'il doit faire en fonction de ce qui va lui arriver. En confondant l'homme et son histoire, Marx résout le problème de la norme et du fait en résorbant tout dans le fait : la lutte des classes est un fait. Les valeurs, la culture qui pourraient rendre compte de l'humanité de l'homme d'aujourd'hui ne sont que superstructure idéologique dérivée des conditions de production. "Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, mais leur être social qui détermine leur conscience." L'homme n'a donc pas de nature au sens ontologique, parce qu'il est en gestation et qu'il n'est que ce que sa condition produite par le travail humain détermine. Si l'homme se produit lui-même par le travail humain, il ne se reçoit ni par héritage biologique ou culturel, ni par descendance, ressemblance ou attirance vers une transcendance. Ainsi, considéré de l'intérieur, le marxisme exerce la séduction d'une philosophie qui prétend assurer à la fois la description positive des faits tels que les produit l'histoire et qui ne seraient fonction que des rapports économiques entre des "hommes" qui ne le sont pas encore pleinement, mais aussi une eschatologie qui prévient de questionner l'homme réel d'aujourd'hui sur ce qu'il est, en détournant son aspiration au sens vers cet avenir de l'histoire, cette fin de l'historicité qu'est l'avènement de l'homme nouveau communiste. Dans ce système où chaque génération n'est qu'instrument de progrès pour l'avènement de la génération future, la personne humaine perd toute dignité, sinon celle d'être moyen pour l'avenir et de n'être significative qu'historiquement et qu'en tant qu'individu d'une classe, d'une multitude.
3. Sciences humaines et structuralisme :
Déjà Pascal avait noté que la nature de l'homme peut se considérer soit selon sa fin, "et alors il est grand et incomparable" soit selon la "multitude", c'est à dire en la décrivant à partir d'une moyenne statistique tirée des comportements du grand nombre, "et alors l'homme est abject et vil." [5]. C'est la tentation des "sciences humaines" dont Michel Foucault décrit la genèse" [6] et qui procèdent d'une approche découvrant la finitude de l'homme, non dans son rapport à l'infini ou à une transcendance qui - seule pourtant - rend compte du mystère de la personne humaine et donc de son impossible connaissance par mode rationnel objectif, mais dans un discours où l'homme, de l'intérieur de sa vie, de son travail, de son langage, se représente la vie, le travail, et le langage comme objets d'un savoir fini [7] : avec Cuvier, Ricardo et Bopp, qui assurent la mutation de la pensée classique de "représentation" (passage de l'histoire naturelle, l'analyse des richesses, et la réflexion sur le langage, à la biologie, l'économie, et la philologie), "l'expérience qui se forme au début du XIXème siècle loge la découverte de la finitude, non plus à l'intérieur de la pensée de l'infini, mais au coeur même de ces contenus qui sont donnés, par un savoir fini, comme les formes concrètes de l'existence finie." [8] Il y a là un discours de l'homme sur ses propres représentations, dont la circularité n'est pas sans analogie avec celle du Cogito, mais qui procède d'une intention contraire : Descartes s'éprouve comme être dépassant son immédiateté par le dégagement de sa pensée de toute représentation. Le sujet par là même se découvre comme échappant à tout discours sur le monde et a fortiori sur lui même ; conclusion en forme d'aporie, mais qui révèle à l'homme qu'il est mystère. Marcel Mauss, Claude Lévi-Strauss et les structuralistes au contraire épuisent en l'homme par objectivation l'ensemble de ses représentations, y compris celles inconscientes où aurait pu se loger sa part d'inconnaissable. Mais cette objectivation passe par un discours réflexif où, dans la combinaison d'objectivité et de subjectivité présente en l'homme, le sujet aurait la capacité de se regarder lui-même et de réduire toujours davantage la part de subjectivité en lui. L'homme "total", y compris l'inconscient, ce "social subjectivé", pourrait ainsi être dévoilé par la psychanalyse (objectivation du moi subjectif) ou par l'ethnologie structurale (objectivation de l' "autre" subjectif). Par exemple, en assimilant ce qui est de l'ordre de la nature à ce qui est spontané ou universel, et l'ordre de la culture à ce qui est règle ou norme, Lévi-Strauss voit dans la prohibition de l'inceste, fait et règle à la fois, la seule règle sociale dont le contenu soit universel, obligeant donc les hommes à communiquer et fondant par conséquent le passage de la nature à la culture [9]. Il "met en relief l'aspect de système des diverses dimensions culturelles de la vie humaine, et cherche dans ces systèmes moins la trace du passage de la nature à la culture que l'élément auquel est dévolu le rôle de commutation" [10]. Sa méthode de travail peut être illustrée par son commentaire de la notion de "fait social total" chez Mauss [11] : l'ethnologue en situation d'immersion dans un milieu culturel différent du sien accède à la fois à l'objectivité de l'analyse sociologique extérieure et à la subjectivité de son expérience intérieure. Il réconcilie ces contraires que sont le psychologique et le social en faisant du premier expérimenté individuellement le moyen de vérification du second, dans la mesure où il peut objectiver à l'infini sa propre subjectivité en s'éprouvant lui-même. On pense au vers de Valéry : "je me vois me voyant et me voyant me voir" ! Le problème est que cette démarche, analogue à celle de Hegel [12], relève d'un vice de raisonnement : un passage à la limite abusif dans un discours autoréférentiel.
4. Retour à la nature humaine :
Le structuralisme apparaît ainsi comme un ultime effort d'évacuation du sujet, où celui-ci, constatant l'existence de structures dans le savoir objectif qu'il constitue sur ce qu'il pense de lui-même, pense finalement n'être que l'intersection des systèmes qui l'enserrent et le dépassent, puisque la subjectivité peut être réduite à rien. Au coeur de cette entreprise qui se veut une démystification du sujet et qui aboutit à cette "mort de l'homme" évoquée par Foucault et rappelée par Maurice Clavel [13], il y a la prétention à confondre le sujet s'objectivant et objectivant ses conditionnements, et le produit de son objectivation, alors même que c'est dans cette distance, aussi infime soit-elle du point de vue de l'objectivation rationnelle, que réside le mystère de la personne. Le mérite des sciences humaines, de Marx, de Freud est de mieux circonscrire ce mystère de l'extérieur, en nous épargnant de le chercher là où il n'est pas : il n'est ni dans la dialectique des besoins économiques, ni dans l'activité fabricatrice, ni dans les replis intimes de l'inconscient, ni dans le chatoiement des cultures et des symboles, mais il est ce qui donne justement à chacun de ces aspects de la condition humaine leur coloration proprement humaine. De même qu' "affirmer l'existence d'une loi naturelle, c'est dire que la conscience humaine est capable de critiquer tout droit positif et qu'en certains cas c'est une obligation" [14], de même la notion de nature humaine demeure, non pas comme le contenu universel de ce qui est objectivable en l'homme, mais comme le rappel que l'homme dépasse toute objectivation, psychologique ou culturelle, et qu'une objectivation de l'homme ou de ses conditionnements - et la culture en est un des plus radicaux - manque sa cible si elle n'ouvre à l'émerveillement devant le mystère de la personne humaine. Comme le rappelle un grand expert en humanité, "le progrès même des cultures montre qu'il existe en l'homme quelque chose qui transcende les cultures. Ce 'quelque chose' est précisément la nature de l'homme : cette nature est la mesure de la culture et la condition pour que l'homme ne soit prisonnier d'aucune de ses cultures, mais pour qu'il affirme sa dignité personnelle dans une vie conforme à la vérité profonde de son être." [15]
[1] "Cette loi [de nature] est commune à tous les hommes et leur est innée du fait même de leur humanité. C'est elle qui les unit d'un amour réciproque, ignorante de la division, cause et origine de toute haine et des plus grands maux. Elle est une maîtresse qui distingue le juste et l'injuste, le laid du beau. Tout ce qui est bon dans la loi de Moïse ou dans n'importe qu'elle autre, la loi de nature le contient en elle à l'état achevé." Uriel Da Costa (1585-1640) cité en (1) p. 30. [2] "En termes kantiens, c'est par un vice de subreption que la norme se trouve résorbée dans le fait." (11) article "nature et culture", Françoise ARMENGAUD in Encyclopaedia Universalis. [3] idem (6). [4] idem (6). [5] Pensées, Blaise PASCAL, éd. Brunschvicg, n°415. [6] (8) Les Mots et les Choses, Michel FOUCAULT, NRF, 1966. [7] "les sciences humaines ne sont pas analyse de ce que l'homme est par nature mais plutôt analyse qui s'étend entre ce que l'homme est en sa positivité (être vivant, travaillant, parlant) et ce qui permet à ce même être de savoir (ou de chercher à savoir) ce que c'est que la vie, en quoi consistent l'essence du travail et ses lois, et de quelle manière il peut parler." (8) p. 364. [8] idem (8), p. 327. [9] Les structures élémentaires de la parenté, Claude Lévi-Strauss, 1948. [10] Françoise Armengaud, cf. (11). [11] (12) Sociologie et Anthropologie, Marcel MAUSS, PUF, 7ème éd. 1980, introduction de Claude LEVI-STRAUSS. [12] voir citation plus haut. [13] "[l'homme] meurt, comme nous l'avait annoncé Nietzsche, comme nous le confirment nos anthropologies qui partout ont dissous ou débusqué le sujet, ne nous laissant plus même la ressource de dire 'je' avec un semblant de fondement." Maurice CLAVEL, (13) Dieu est Dieu, nom de Dieu !, Grasset, 1976. Clavel décrit là l'individu humain d'occident qui, collectivement, par choix culturel, a cru devoir et pouvoir tuer Dieu en lui, se produire en s'incorporant au monde et s'attribuer la source de toute vérité : cet "homme" là finit par s'écoeurer lui-même, se perdre à son vide et mourir. [14] (14) L'esprit de la loi, André MANARANCHE, Seuil, 1977, p. 152. [15] (15) encyclique Veritatis Splendor, Jean-Paul II, n°53

